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11/04/2006

Apesanteur (extrait 3)

Niki de Saint Phalle
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Entre ombre et lumière...

 

 

Mon allure comique induit en erreur mes contemporains tendancieux dont les préjugés surdosés inhibent la finesse de jugement. Je ne suis pas sérieux, c’est certain, mais l’humour est l’ultime recul métaphysique sur le monde… Les rires sont des hoquets nerveux, comme des déraillements par rapport à un ordre immuable. Féru de comique cosmique, j’apprécie cette oscillation de l’univers sur son socle que chaque rire provoque immanquablement. Le clown est le seul maître de l’arène… Son nez rouge symbolise le point d’extrême densification vers lequel toute chose finit par retourner lorsque vient le moment de l’ultime dégradation. Le nez rouge sang : le comique de ce qui mêle sans cesse la vie et la mort, le sang répandu et le sang nourricier. On nous a appris tant de choses erronées ! Le sang n’est pas un signe de violence, juste la couleur du crépuscule lorsque le monde s’éteint avant qu’un autre, un peu plus tard, ne renaisse… Les cycles naturels sont des cycles de mort et de renaissance. L’écriture elle-même oscille sans arrêt entre une surabondance de vie et cette sinistre obsession du cadavre et des pierres tombales sur lesquelles elle laisse sa trace. Pourtant le visage de la mort m’ennuie… Il est triste. La vie, quant à elle, n’a pas de visage précis, la vie est plastique, protéiforme, extrêmement adaptable à toutes les architectures organiques. La vie se loge au cœur du soleil pour rayonner, tandis que la grande faucheuse traîne le pas sur le pavé des ruelles toujours plongées dans la nuit. Le monde est divisé et cette division trop nette me fendille la peau… La mort et la vie luttent dans mon domaine intérieur sans pouvoir se dominer ! Ecrire pour ne pas mourir ou écrire pour mourir sans cesse ? Question ardue… Ecrire pour survivre… mais cette survie s’alimente d’ombres et de cadavres ! Le frisson morbide, en me parcourant l’échine, maintient ma conscience éveillée. Mon défi : définir la nature de cette faille qui maintient la douleur. Je n’ai cessé d’explorer les recoins de ma sphère fendue, de ce monde incomplet dans lequel, parfois, je me complais, mais qui le plus souvent m’étouffe.

Rien n’est offert, tout doit être saisi au vol, juste à l’instant propice qui, peut-être, ne reviendra jamais. Ma situation est-elle sans issue ? Vais-je pourrir quelque part dans un recoin miteux de l’univers ? Le mot espoir a-t-il encore une signification pour moi ? Je crois que oui… mais c’est seulement une supposition. La pression est extrême et pourrait m’entraîner dans la dépression, mais heureusement l’humour se moque du noir, m’éloigne des ombres maudites ou les transforme en effets comiques. Le décalage est salvateur et je m’enfuis dans des états imaginaires où l’absurde devient quelque chose d’amusant, où la mort se foule la cheville et se casse les dents… Je ne m’éloigne pas vraiment du pire, mais je le transcende, le transforme en modifiant ma perception, en jugeant selon des perspectives plus rares, moins évidentes… Ma vision se démultiplie, un prisme en rotation accélérée prend naissance dans mes rétines. Le monde défile sous mes yeux à une vitesse supérieure et les images se superposent, les sensations se synthétisent en un curieux agglomérat de fantasmes figés dans la glace du désir douteux, celui qui entraîne vers des rivages imbibés par la nuit totale. Je suis le fil d’Ariane de mes constructions mentales, de mes déductions édulcorées par le sentiment esthétique, par cette curieuse beauté des concepts qui, s’interceptent selon des réseaux aux proportions architecturales…

Mon ego dégouline le long d’une paroi trop dure pour être perforée du premier coup, la muraille d’un réel déréglé et dérangeant qui m’assaille de toutes parts. J’observe un espace spécifique à mon trouble, une déformation caractéristique de la nature du réel que mon environnement m’inflige. Comment sortir de la surface de réflexion de ce grand miroir déformant ? Comment jaillir dans un autre faisceau de lumière plus fidèle aux objets qu’il éclaire ? Manipuler l’énergie lumineuse, penser sur un mode solaire, voilà ma tâche solitaire on dirait… Je suis directement impliqué dans un processus plutôt spectaculaire qui vise à recolorer la matière. Mon art n’est pas une pure imitation, l’écriture sculpte dans la matière première imaginaire des élaborations complexes sur lesquelles je dois appliquer des couleurs inédites. C’est un travail de peintre, mais les mots remplacent les tubes de couleur. J’applique d’abord des sons sur le papier, puis leurs vibrations spécifiques libèrent les longueurs d’onde du spectre illuminé. Tout l’art d’écrire : l’art de faire naître dans le cerveau des autres des rayonnements différents, une aurore très spéciale qui féconde la pensée en lui transmettant un peu de son énergie. L'écriture tentaculaire enserre dans ses lignes sans fin la tête du rêveur explorateur. Je suis magicien amateur de mots qui libèrent des chaînes invisibles, Houdini du savoir dire avec savoir faire…

 

Max Lector, Apesanteur ed Le Manuscrit 2002  

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18/03/2006

Apesanteur (Extrait 2)

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                        De l'importance des repères...

 

Il faudrait que le sol se fende, que la terre éclate. Ce serait bien si tout ça prenait fin, ce serait libérateur, enfin je crois… Mais peut-être ais-je tort ? Peut-être que la mort c’est énervant ? Dans ce cas, que me reste-t-il à faire ? Comment m’éloigner du néant sans tomber dans un plus grand néant et ainsi de suite à l’infini ? Comment ne pas dévaler la mauvaise pente ? Comment cesser d’être un pantin pitoyable qui arpente le sol de sa cellule mentale, de son cocon tissé de connerie sclérosée ? J’imagine le pire et le meilleur n’arrive pas pour autant… Toutes ces données sur les dérives de notre univers me suggèrent un doute assez troublant sur le sens improbable de l’existence humaine en particulier.
Personnellement je ne sers pas à grand chose au reste de l’humanité. Voilà au moins un point à peu près certain… Je suis sorti du ventre de ma mère, on se demande vraiment pourquoi, mais maintenant que me voilà sur la grande scène, il va bien falloir que je trouve mon rôle… Ce n’est pas très drôle. A moi de jouer dans le registre du comique… Le comique de la situation : seul perdu dans un immense cosmos à chercher un sens pas trop bancal à tout ce bordel ambulant ! Chercher, toujours chercher et pendant ce temps oublier un peu que de toute façon on ne peut rien trouver qui en vaille la peine. Le cercle est vicieux mais sa vitesse de rotation, en provoquant un léger vertige, empêche la conscience de trop faire preuve de lucidité. L’inconscience garde toujours le contrôle final de la situation, une certaine inconsistance nous permet de ne jamais saisir trop clairement notre vrai visage dans le miroir  embué de l’introspection. Peut-être que cet instinct pré-conceptuel, ce réflexe non réflexif nous sauve d’une souffrance autodestructrice insurmontable ? Peut-être que si je me voyais vraiment, je ne verrais rien dans le miroir ? Et cette absence serait si pesante qu’elle briserait chaque vertèbre de mon dos… Peut-être que je joue simplement à m’auto-déprécier ? Auto-flagellation par simple flagornerie ? Difficile d’apprécier la part de vérité et celle du jeu, mais je suis perdant il me semble, assez souvent…
C’est vrai que je suis joueur, j’apprécie l’aléatoire qui côtoie le merveilleux, cette montée d’adrénaline qui souligne combien les murs de nos cellules d’humains déchus sont couverts de lames de rasoir. Pas question de s’appuyer dessus, pas question de trouver le repos… Il faut nécessairement s’éclipser dans d’autres temps, à travers des récits, des romans, l’univers si lointain de l’art, un passeport pour l’ailleurs. La littérature me sert de nourriture, les mots sont des doses de lumière solaire condensée jusqu’à devenir de la pure pensée. Ma lucidité tente d’élucider la nature très secrète de ce rapport ambigu entre les mots et les objets qu’ils décrivent. La clef de ce mystère me révèlerait pourquoi ma parole a pris tant d’importance à travers l’écriture. J’essaie de comprendre, j’essaie de savoir ce qui fait que l’usage des mots apaise en moi l’acide douloureux des plaies encore  

béantes. Comment de simples signes, de simples dessins très sommaires tracés à l’encre monochrome peuvent-ils posséder un tel pouvoir ? Comment, je l’ignore, mais c’est un fait avéré qui m’étonne chaque jour un peu plus. L’écriture est une thérapie, le cri écrit guérit ou du moins apaise considérablement me semble-t-il… La souffrance s’efface mieux que les lignes sous ma main, le langage est un gage de sûreté, le seul instrument sur lequel je puisse réellement compter. J’aime décrypter mes hiéroglyphes émotionnels à force d’insister sur ce travail de transcription, sur cette façon de condenser des idées dans des formes matérielles, des taches d’encre sur du papier. Une seule phrase, si elle est en phase avec mes processus les plus intimes, peut atteindre de par son pouvoir thérapeutique les régions les plus sensibles de ce mal qui sans cesse me ronge. Tout n’est certainement pas clair dans cette façon de s’exprimer en extrayant du sol imaginaire les chimères métaphoriques, figures de démons très destructeurs. Les mots ont leur manière bien particulière de m’affecter. Etrange propriété… Les mots s’en mêlent et voilà que je parviens à démêler un fil, à y voir un peu plus clair l’espace d’un instant, entre deux virgules du flux mental qui circule sur l’axe de la durée des songes. A force de malaxer, triturer, analyser, décortiquer les symptomes de mon mal être, je finis par devenir le siège d’un conflit de concepts, le territoire non balisé sur lequel les différentes facettes de mon ego s’égorgent avec entrain. Je suis le soldat de plomb qui coule lentement dans le magma de son enfer personnel. Ce qui protégeait si bien du monde extérieur, cette coquille de métal que le mental étalait sur ma peau, tend désormais à devenir une sorte de tombeau blindé ! Mon armure est une arme à double tranchant qui découpe dans la fibre sensible de mon ego des morceaux vitaux qu’elle éparpille au vent des grandes pensées fluentes et redondantes, de ces idées obsessionnelles qui entraînent une certaine désagrégation… Seule l’écriture est un écrin suffisamment luxueux pour risquer de s’y laisser enfermer. L’écriture-écran protège de la trop grande intensité lumineuse, de ces radiations nocives qu’émettent les sources de trop grande douleur.

Je tourne autour du pot, autour de mon axe d’écrivain nombriliste, d’équilibriste qui jongle au-dessus d’un grand vide en simulant la facilité d’un sourire un peu tendu… On dira sans doute que ce charabia, tout ce que j’écris sur moi et sur le monde dans lequel je flotte, est beaucoup trop abstrait, éthéré, coupé des réalités quotidiennes. En un mot, on dira probablement que c’est chiant… Mais bon, encore faudrait-il pour cela que j’aie des lecteurs… Pour le moment, mes lecteurs sont plutôt virtuels, des oreilles et des yeux imaginaires auxquels peut-être je pense parfois sur le mode d’un état semi-conscient. Pourquoi écrire si ce n’est dans l’espoir d’être un jour entendu ? L’écriture est une forme de communication. Pour quel type d’interlocuteurs ? Des images virtuelles un peu floues ? La lectrice x ? Ecrire pour se raconter ? Pour les souvenirs ? Pour fixer quelques instants hors du flux ininterrompu de la durée ? Je n’en sais rien. Je sais une chose : je dois le faire. La littérature est ma seule véritable planche de salut je crois…

 

Max Lector, Apesanteur Ed Le Manuscrit, 2002

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22/02/2006

Apesanteur (extrait 1)

 

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 Au petit matin il y a une forme d’ouverture. C’est rose, nacré, ou bien d’un bleu très délavé traversé de veines blafardes.

Un sentiment ou peut-être une émotion. Ça me traverse un court instant, ou plutôt non, ça se déplace, là haut, en suspension, ça traverse un peu plus haut que le faisceau de ma conscience. J’en perçois juste quelques reflets, des retombées. Indirectement, et pourtant c’est très intense…

On s’oublie et le monde change lui aussi. Comme les deux pôles d’une même tige, deux poids opposés aux extrémités d’une balançoire. Pas d’effet possible sur l’un sans que l’autre ne bouge aussi.
C’est bizarre… mais agréable. Une sorte de courant électrique qui dessine des motifs complexes sous la peau. Une sensation rare, étrange, le sentiment de vivre un moment très particulier, projeté très loin dans l’ailleurs.
Il faudrait vivre très longtemps dans cet état pour parvenir à le décrire correctement. Pour que d’autres puissent voir aussi…
C’est un privilège, ou une punition. Ça n’a pas vraiment d’importance. Un moment rare, en tout cas, une étoile de lumière qui scintille sur un cristal de neige. Un détail, infime, une poussière de matière, un flux et reflux qui s’étire à l’infini et pourtant ne dure pas. Une expérience du paradoxe. Une fuite ou peut-être une chute. Un basculement en tout cas ! Une façon de chavirer dans l’océan sombre et déchaîné qui ne demande qu’à vous absorber tout entier et à disloquer des membres humains dans un entrelacement de forces antagonistes.
C’est un combat, mais il n’est que pensé, simulé, suggéré. Une image de la mort qui doucement descend du ciel comme une feuille jaunie se détache de l’arbre. Les mots servent à décrire cette expérience mais leur mouvement est trop lent, ils s’enlisent, ils ont du mal à avancer plus loin, dans cette zone de silence où tant de voix pourtant me parlent. Je perçois leur écho lointain et proche à la fois, leur va et vient comme des vagues prêtes à me submerger.
Je m’en fiche. Je n’ai plus besoin de respirer, je ne suis qu’un souffle qui ride la surface de l’eau.
Je flotte à la surface. Comme le bouchon de liège je m’enfonce, mais pas trop et pourtant, en dessous, très profond, j’entends les voix qui m’appellent… Je les entends qui hurlent. Elles veulent que j’écoute, que je partage leur souffrance, mais moi je ne suis pas sûr d’avoir envie.
Je fais la planche et j’attends que le vent clément me pousse doucement dans la bonne direction. C’est facile de se laisser porter, transporter comme s’il n’y avait plus rien d’autre à faire. La souffrance s’est effacée, avec discrétion et le jour qui pointe commence à darder ses rayons porteurs de vie.
Mais des ombres continuent de circuler, en dessous. Elles me menacent. Elles sont dangereuses et elles le savent. Elles portent la mort en elles, comme des poisons très virulents que ma peau trop lisse attire.
Ce sont des sangsues qui ne dévorent que la substance des âmes, qui pénètrent en elles et les vident comme on gobe un œuf !
Il faudrait se protéger, mais comment ? Comment attraper une ombre ? comment l’enfermer dans une cage, comme un fauve ? Je n’y arriverai jamais ! Mes mains tremblent. Je commence à avoir froid. L’eau est si fraîche par ici, en pleine mer, au milieu de nulle part…
J’hésite longtemps… et puis finalement, je décide d’ouvrir la bouche, de prononcer, d’articuler, pour que mes paroles énigmatiques fassent peur aux démons. Pour que le monde de l’ombre se sente à son tour troublé, qu’il ne sache plus si ses forces ne l’abandonneront pas au moment de l’assaut final.
Je me débrouille pas trop mal en fin de compte. J’en suis tout ému. Ma voix me parvient avec un léger décalage et dans l’intervalle je perçois ses vibrations qui traversent mes os. Cela me fait du bien, une sorte de massage, depuis la nuque jusqu’aux pieds.
Une circulation s’instaure, un flux, un liquide s’écoule à l’intérieur de moi. Ma cage thoracique est une drôle d’amphore et à l’intérieur, je perçois ce fluide qui coule plus librement.
L’eau est l’élément primitif, une origine, un point d’où émerge la matière solide, plus compacte, presque plus réelle. Celle qu’on peut serrer entre ses doigts. Celle qui oppose une résistance, un rocher sur lequel viennent se briser les vagues.

J’ai une vague en moi. Tout le temps… Quelque chose avance, s’élève puis retombe. Un désir de s’affirmer, de se rapprocher du ciel, puis le sentiment d’échec qui succède. Ce n’est pas triste. C’est un cycle presque naturel. Une habitude. On l’aperçoit une fois et puis la fois suivante c’est déjà plus banal.
Ça reste curieux quand même, malgré la répétition… C’est une sorte de rythme intérieur, une horloge biologique peut-être, ou quelque chose de ce genre. Ça s’arrête puis ça repart, et ainsi de suite, à l’infini. En fait… ça ne s’arrête jamais vraiment. Comme les contractions du cœur ou les mouvements respiratoires. La vie ne sert à rien, mais elle est quand même là. Elle persiste, s’acharne. Peu importe si elle dérange, elle est têtue, obstinée. Ça m’embête parfois, cette routine… vivre toujours, hier, aujourd’hui, encore demain. Mais on s’y fait à la longue… C’est pas si mal. Ça donne le temps d’apprécier la chose, de se poser quelques questions, se demander « pourquoi » et « comment ». Les réponses ne viennent pas facilement. Il faut plonger les bras profondément dans la vase et fourrager avec les doigts, gratter le fond, chercher inlassablement. Parfois on découvre quelque chose, on tombe sur un objet plus dur, une forme géométrique, quelque chose de différent ! On pense aussitôt à un joyau, un trésor oublié, une clef pour ouvrir toutes les portes. C’est miraculeux ! presque inespéré ! Et puis la déception : ce n’est en fait qu’un caillou. Un vulgaire caillou, poli par le temps, inanimé et sans mystère !

Ça fait mal au début, de se cogner la tête contre un mur. De se dire « Ah, j’en suis toujours là alors ? au même point, ou même peut-être pire qu’avant, sur la pente en train de glisser, doucement mais sûrement … »
Oui au début c’est pénible de souffrir, tout le monde vous le dira. Mais avec l’habitude à ça aussi on s’y fait.
Une routine de plus, un engrenage bien huilé et qui est prêt à fonctionner des années s’il le faut. La vie est bien pratique, dans ces cas là. Tout est bien foutu, tout est bien organisé pour qu’on puisse oublier. Comme la petite musique dans les supermarchés qui fait oublier qu’on a besoin de rien, qu’on ne désire rien… Rien de ce qui est proposé là. Mais on oublie ça, on l’oublie, on consomme et ça aide. On fait comme les autres, ça aide aussi, se couler dans la masse. Se réchauffer dans la forêt drue de l’anonymat collectif. Parfois pourtant, il y a un dérapage. Ça râpe, ça ne peut plus passer. On s’étouffe, on manque même d’y passer tellement le choc peut être brutal.
Un genre de réveil brusque, au cœur de la nuit. Les yeux sont grand ouverts soudain. Il fait noir, mais mes yeux sont grand ouverts et je vois… enfin, ce qui m’arrive, pourquoi je dérive comme un rameau de branche pourri. Moi aussi j’ai perdu mes racines. Difficile de marcher sur un sol liquide, instable, plein de trous, de failles, de fractures. Cela n’arrive pas souvent que l’on puisse trouver un îlot à peu près stable pour pouvoir s’y reposer un peu. De toute façon c’est une illusion. Les deux : l’îlot stable et le repos. Rien n’est jamais vraiment immuable et même la mort n’est peut-être pas un repos. Le néant n’est pas reposant. Tant de choses peuvent le traverser qui ne rencontrent aucune résistance ! On a pas fini d’être emmerdés !
 
C’est formidable d’écrire… C’est formidable mais on s’en lasse. Comme de tout. Et puis écrire sur quoi ? A la longue on ne sait plus trop. Sur le temps qu’il fait ? Le soleil brille, je suis triste. J’ai mal au ventre, j’ai encore vomi. C’est l’heure d’aller travailler, c’est l’heure de rentrer, c’est l’heure de se coucher. Ma montre ne marche plus, je dois acheter des piles… On comprend que ça soit lassant à force. Le quotidien. Les petits plaisirs du quotidien. Les petits ennuis du quotidien. La grandeur des petites choses du quotidien. Le quotidien transfiguré, transcendé, magnifié, sublimé ! Le quotidien : quel mystère ! les heures qui passent. La terre tourne, le soleil se lève, se couche. Les nuages traversent le ciel, la pluie tombe, ou ne tombe pas. Je suis heureux aujourd’hui ou malheureux demain. Je m’interroge sur le sens de ma vie, m’endors devant la télé. Je m’interroge sur le goût de mon steak. Une inquiétude vient gâcher ma bonne humeur. Trop cuit ? Encore !…
Drame de la vie ordinaire. Mais les drames ne sont jamais ordinaires dira-t-on ? On dira ce qu’on voudra, et surtout ce que l’on aura mille fois entendu, et que l’on répètera. On pensera par soi-même, avec l’aide des autres, pour être sur de ne pas se tromper. L’authenticité ça se travaille. J’ai vu une émission sur ça à la télé l’autre soir, je sais de quoi je parle, sans quoi je n’écrirais pas ! Je ne suis pas un irresponsable. Je veux aider mes concitoyens à améliorer leur vie. Je cultive l’altruisme parce que ça réduit les risques de cancer. C’est statistiquement prouvé ;

 J’ai bien digéré aujourd’hui et ça me donne envie de philosopher. Le ventre une fois plein, la tête peut prendre le relais. A chaque organe sa fonction ; quand les choses sont bien ordonnées pourquoi ça ne fonctionnerait pas ? Il n’y a pas de raison… C’est justement ça qui est parfois désolant : il n’y a jamais de véritables raisons aux choses. Que des faux semblants, des histoires qu’on nous raconte pour calmer l’angoisse, pour ne pas trop gaspiller d’argent en anti-dépresseurs, en alcool ou en molécules chimiques plus illicites. La science, la religion, le civisme, la responsabilité politique, l’âge adulte, la maturité, tous ces mots ennuyeux qui sont faits pour nous plaire, nous apporter le bonheur, faire de nous des êtres accomplis. « Tu seras un homme mon fils ! déclare le père à son enfant. Evidemment, il ne va pas se transformer en petit chien ! Même s’il fait beaucoup de bêtises, qu’il rate son bac et se teint les cheveux en vert avant de fonder une famille de cinq enfants et d’aller pointer au crédit Lyonnais.

Max Lector, Apesanteur ed Le Manuscrit, 2002  

02:55 Publié dans Apesanteur | Lien permanent | Commentaires (2)

Apesanteur (résumé)

 

Quand le déséquilibre s’installe. Quand la faille s’accroît… Un parcours de vie qui se brise. Une distorsion de l’âme et des sens.

Déchiré dans la chair comme dans l’esprit. Comment décrire ? Comment plonger en soi, s’immerger et tenter de comprendre en peignant la toile irrationnelle des profonds abîmes de l’inconscient ? Par l’art de l’écriture lentement se recréer…

C’est le projet qui porte ce récit. Comment apprendre à gérer cet état permanent de malaise qui gangrène l’âme ?

L’état d’apesanteur peut se décrire ainsi : un équilibre dans le déséquilibre. Un déséquilibre troublant, mais qui évite la chute fatale. Une suspension magique du temps par le biais de la transe poétique…

Le verbe créateur comme vecteur force pour ébranler l’écorce rocheuse de l’asphyxie psychique.

 

Max Lector, Apesanteur Ed Le Manuscrit, 2002 

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02:35 Publié dans Apesanteur | Lien permanent | Commentaires (0)