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22/02/2006

Apesanteur (extrait 1)

 

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 Au petit matin il y a une forme d’ouverture. C’est rose, nacré, ou bien d’un bleu très délavé traversé de veines blafardes.

Un sentiment ou peut-être une émotion. Ça me traverse un court instant, ou plutôt non, ça se déplace, là haut, en suspension, ça traverse un peu plus haut que le faisceau de ma conscience. J’en perçois juste quelques reflets, des retombées. Indirectement, et pourtant c’est très intense…

On s’oublie et le monde change lui aussi. Comme les deux pôles d’une même tige, deux poids opposés aux extrémités d’une balançoire. Pas d’effet possible sur l’un sans que l’autre ne bouge aussi.
C’est bizarre… mais agréable. Une sorte de courant électrique qui dessine des motifs complexes sous la peau. Une sensation rare, étrange, le sentiment de vivre un moment très particulier, projeté très loin dans l’ailleurs.
Il faudrait vivre très longtemps dans cet état pour parvenir à le décrire correctement. Pour que d’autres puissent voir aussi…
C’est un privilège, ou une punition. Ça n’a pas vraiment d’importance. Un moment rare, en tout cas, une étoile de lumière qui scintille sur un cristal de neige. Un détail, infime, une poussière de matière, un flux et reflux qui s’étire à l’infini et pourtant ne dure pas. Une expérience du paradoxe. Une fuite ou peut-être une chute. Un basculement en tout cas ! Une façon de chavirer dans l’océan sombre et déchaîné qui ne demande qu’à vous absorber tout entier et à disloquer des membres humains dans un entrelacement de forces antagonistes.
C’est un combat, mais il n’est que pensé, simulé, suggéré. Une image de la mort qui doucement descend du ciel comme une feuille jaunie se détache de l’arbre. Les mots servent à décrire cette expérience mais leur mouvement est trop lent, ils s’enlisent, ils ont du mal à avancer plus loin, dans cette zone de silence où tant de voix pourtant me parlent. Je perçois leur écho lointain et proche à la fois, leur va et vient comme des vagues prêtes à me submerger.
Je m’en fiche. Je n’ai plus besoin de respirer, je ne suis qu’un souffle qui ride la surface de l’eau.
Je flotte à la surface. Comme le bouchon de liège je m’enfonce, mais pas trop et pourtant, en dessous, très profond, j’entends les voix qui m’appellent… Je les entends qui hurlent. Elles veulent que j’écoute, que je partage leur souffrance, mais moi je ne suis pas sûr d’avoir envie.
Je fais la planche et j’attends que le vent clément me pousse doucement dans la bonne direction. C’est facile de se laisser porter, transporter comme s’il n’y avait plus rien d’autre à faire. La souffrance s’est effacée, avec discrétion et le jour qui pointe commence à darder ses rayons porteurs de vie.
Mais des ombres continuent de circuler, en dessous. Elles me menacent. Elles sont dangereuses et elles le savent. Elles portent la mort en elles, comme des poisons très virulents que ma peau trop lisse attire.
Ce sont des sangsues qui ne dévorent que la substance des âmes, qui pénètrent en elles et les vident comme on gobe un œuf !
Il faudrait se protéger, mais comment ? Comment attraper une ombre ? comment l’enfermer dans une cage, comme un fauve ? Je n’y arriverai jamais ! Mes mains tremblent. Je commence à avoir froid. L’eau est si fraîche par ici, en pleine mer, au milieu de nulle part…
J’hésite longtemps… et puis finalement, je décide d’ouvrir la bouche, de prononcer, d’articuler, pour que mes paroles énigmatiques fassent peur aux démons. Pour que le monde de l’ombre se sente à son tour troublé, qu’il ne sache plus si ses forces ne l’abandonneront pas au moment de l’assaut final.
Je me débrouille pas trop mal en fin de compte. J’en suis tout ému. Ma voix me parvient avec un léger décalage et dans l’intervalle je perçois ses vibrations qui traversent mes os. Cela me fait du bien, une sorte de massage, depuis la nuque jusqu’aux pieds.
Une circulation s’instaure, un flux, un liquide s’écoule à l’intérieur de moi. Ma cage thoracique est une drôle d’amphore et à l’intérieur, je perçois ce fluide qui coule plus librement.
L’eau est l’élément primitif, une origine, un point d’où émerge la matière solide, plus compacte, presque plus réelle. Celle qu’on peut serrer entre ses doigts. Celle qui oppose une résistance, un rocher sur lequel viennent se briser les vagues.

J’ai une vague en moi. Tout le temps… Quelque chose avance, s’élève puis retombe. Un désir de s’affirmer, de se rapprocher du ciel, puis le sentiment d’échec qui succède. Ce n’est pas triste. C’est un cycle presque naturel. Une habitude. On l’aperçoit une fois et puis la fois suivante c’est déjà plus banal.
Ça reste curieux quand même, malgré la répétition… C’est une sorte de rythme intérieur, une horloge biologique peut-être, ou quelque chose de ce genre. Ça s’arrête puis ça repart, et ainsi de suite, à l’infini. En fait… ça ne s’arrête jamais vraiment. Comme les contractions du cœur ou les mouvements respiratoires. La vie ne sert à rien, mais elle est quand même là. Elle persiste, s’acharne. Peu importe si elle dérange, elle est têtue, obstinée. Ça m’embête parfois, cette routine… vivre toujours, hier, aujourd’hui, encore demain. Mais on s’y fait à la longue… C’est pas si mal. Ça donne le temps d’apprécier la chose, de se poser quelques questions, se demander « pourquoi » et « comment ». Les réponses ne viennent pas facilement. Il faut plonger les bras profondément dans la vase et fourrager avec les doigts, gratter le fond, chercher inlassablement. Parfois on découvre quelque chose, on tombe sur un objet plus dur, une forme géométrique, quelque chose de différent ! On pense aussitôt à un joyau, un trésor oublié, une clef pour ouvrir toutes les portes. C’est miraculeux ! presque inespéré ! Et puis la déception : ce n’est en fait qu’un caillou. Un vulgaire caillou, poli par le temps, inanimé et sans mystère !

Ça fait mal au début, de se cogner la tête contre un mur. De se dire « Ah, j’en suis toujours là alors ? au même point, ou même peut-être pire qu’avant, sur la pente en train de glisser, doucement mais sûrement … »
Oui au début c’est pénible de souffrir, tout le monde vous le dira. Mais avec l’habitude à ça aussi on s’y fait.
Une routine de plus, un engrenage bien huilé et qui est prêt à fonctionner des années s’il le faut. La vie est bien pratique, dans ces cas là. Tout est bien foutu, tout est bien organisé pour qu’on puisse oublier. Comme la petite musique dans les supermarchés qui fait oublier qu’on a besoin de rien, qu’on ne désire rien… Rien de ce qui est proposé là. Mais on oublie ça, on l’oublie, on consomme et ça aide. On fait comme les autres, ça aide aussi, se couler dans la masse. Se réchauffer dans la forêt drue de l’anonymat collectif. Parfois pourtant, il y a un dérapage. Ça râpe, ça ne peut plus passer. On s’étouffe, on manque même d’y passer tellement le choc peut être brutal.
Un genre de réveil brusque, au cœur de la nuit. Les yeux sont grand ouverts soudain. Il fait noir, mais mes yeux sont grand ouverts et je vois… enfin, ce qui m’arrive, pourquoi je dérive comme un rameau de branche pourri. Moi aussi j’ai perdu mes racines. Difficile de marcher sur un sol liquide, instable, plein de trous, de failles, de fractures. Cela n’arrive pas souvent que l’on puisse trouver un îlot à peu près stable pour pouvoir s’y reposer un peu. De toute façon c’est une illusion. Les deux : l’îlot stable et le repos. Rien n’est jamais vraiment immuable et même la mort n’est peut-être pas un repos. Le néant n’est pas reposant. Tant de choses peuvent le traverser qui ne rencontrent aucune résistance ! On a pas fini d’être emmerdés !
 
C’est formidable d’écrire… C’est formidable mais on s’en lasse. Comme de tout. Et puis écrire sur quoi ? A la longue on ne sait plus trop. Sur le temps qu’il fait ? Le soleil brille, je suis triste. J’ai mal au ventre, j’ai encore vomi. C’est l’heure d’aller travailler, c’est l’heure de rentrer, c’est l’heure de se coucher. Ma montre ne marche plus, je dois acheter des piles… On comprend que ça soit lassant à force. Le quotidien. Les petits plaisirs du quotidien. Les petits ennuis du quotidien. La grandeur des petites choses du quotidien. Le quotidien transfiguré, transcendé, magnifié, sublimé ! Le quotidien : quel mystère ! les heures qui passent. La terre tourne, le soleil se lève, se couche. Les nuages traversent le ciel, la pluie tombe, ou ne tombe pas. Je suis heureux aujourd’hui ou malheureux demain. Je m’interroge sur le sens de ma vie, m’endors devant la télé. Je m’interroge sur le goût de mon steak. Une inquiétude vient gâcher ma bonne humeur. Trop cuit ? Encore !…
Drame de la vie ordinaire. Mais les drames ne sont jamais ordinaires dira-t-on ? On dira ce qu’on voudra, et surtout ce que l’on aura mille fois entendu, et que l’on répètera. On pensera par soi-même, avec l’aide des autres, pour être sur de ne pas se tromper. L’authenticité ça se travaille. J’ai vu une émission sur ça à la télé l’autre soir, je sais de quoi je parle, sans quoi je n’écrirais pas ! Je ne suis pas un irresponsable. Je veux aider mes concitoyens à améliorer leur vie. Je cultive l’altruisme parce que ça réduit les risques de cancer. C’est statistiquement prouvé ;

 J’ai bien digéré aujourd’hui et ça me donne envie de philosopher. Le ventre une fois plein, la tête peut prendre le relais. A chaque organe sa fonction ; quand les choses sont bien ordonnées pourquoi ça ne fonctionnerait pas ? Il n’y a pas de raison… C’est justement ça qui est parfois désolant : il n’y a jamais de véritables raisons aux choses. Que des faux semblants, des histoires qu’on nous raconte pour calmer l’angoisse, pour ne pas trop gaspiller d’argent en anti-dépresseurs, en alcool ou en molécules chimiques plus illicites. La science, la religion, le civisme, la responsabilité politique, l’âge adulte, la maturité, tous ces mots ennuyeux qui sont faits pour nous plaire, nous apporter le bonheur, faire de nous des êtres accomplis. « Tu seras un homme mon fils ! déclare le père à son enfant. Evidemment, il ne va pas se transformer en petit chien ! Même s’il fait beaucoup de bêtises, qu’il rate son bac et se teint les cheveux en vert avant de fonder une famille de cinq enfants et d’aller pointer au crédit Lyonnais.

Max Lector, Apesanteur ed Le Manuscrit, 2002  

02:55 Publié dans Apesanteur | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

"Une sorte de courant électrique qui dessine des motifs complexes sous la peau".... Les nervures du rêve...?
Riche ce texte... merci de le faire découvrir.

Écrit par : S. | 22/02/2006

Merci surtout à toi de m'avoir lu S. et d'avoir laissé se joli commentaire. Ton blog m'a l'air très beau et très intéressant. Je vais m'y attarder...

Écrit par : Max Lector | 22/02/2006

Les commentaires sont fermés.