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17/03/2006

David Cronenberg: cinéaste de l'Interzone

 

 

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Dans les bars de l'Interzone, vous pourriez faire d'étranges rencontres...

 

Qui est David Cronenberg ? Un être excessivement complexe à en juger par la cristallisation sur la pellicule de ses obsessions qu’on hésitera longtemps à classer au rang des rêves excentriques ou des cauchemars schizoïdes… Le concepteur de la « nouvelle chair », notion éminemment énigmatique... Au moins autant qu’un voyage dans l’Interzone avec pour seul guide shooté à mort le grand William Burroughs et ses mangeurs de "viande noire" aux vertus hallucino-initiatiques…

Cronenberg s’immisce jusqu’au cœur de la grand zone d’ombre… Le point aveugle de la réalité soit-disant objective devient son seul objectif. Le monde des pulsions, dont l’aurore pointe comme un œil de feu cruel et phallique au moindre signe de faiblesse d’une conscience de surface solidement gainée par la morale et la société.

Son outil d’investigation sera le film de genre - Fantastique ou science fiction – mais auquel son authentique talent insuffle une irrésistible distorsion car là encore Cronenberg aime jouer avec tous les processus de mutation, montrer la « monstruation »…

Le cinéaste canadien réussit à pousser le genre « fantastique » au-delà même de ses frontières. L’inattendu se produit. La science fiction devient une poésie du mystère posé par les nouveaux archétypes technologiques qui jalonnent notre civilisation actuelle. Une science intuitive, très intuitive, de ces nouveaux fétiches, ces objets magiques, souvent machines ou issus du giron technologique… Les objets ont beaucoup d’importance dans les univers conçus par Cronenberg : les Game-Podes (consoles de jeu) en MetaFlesh (matière semblable à la chair humaine !), le pistolet en os de batracien (eXistenZ), le cafard-machine à écrire, les divers substances sources de mutation comme la « viande noire » (Le festin nu)… Et tous ces monstres issus encore et toujours du croisement entre l’organique et le technologique… Comme s’il pressentait la venue du futur homme mutant (pistolet de chair dans Videodrome).

Cette fameuse « nouvelle chair », croisement quasi incestueux entre le créateur humanoïde et la machine chimérique qu’il a conçue. Et si cette obsession, bien que l’auteur se défende souvent de s’intéresser à la métaphysique, cette fascination à croiser, entremêler, matière vivante et matière inerte (aussi inerte du moins qu’un automate peut l’être par rapport à son modèle humain) était aussi une tentative pour saisir le mystère de l’âme lui-même ? déjouer à la fois les erreurs grossières du matérialisme et celles des visions religieuses qui en fin de compte n’en sont bien souvent qu’un décalque très maladroit enrobée d’un voile éthéré qui n’est que caricature d’un mystère restant profondément insondable.

Où est l’esprit et où est la chair ? Quand nous disons naïvement « où » n’est-ce pas déjà un commencement de confusion ? Une notion spatiale elle-même issue du monde sensible (déjà le monde auquel appartient la chair donc) essentiellement caractérisé par son ossature spatio-temporelle… Si nous avions posé la question en terme de « frontière » entre corps et esprit le même problème aurait aussitôt ressurgi.

Le sol se dérobe littéralement sous les pas de celui qui cherche à sonder cette énigme. Dans ces conditions l’idée cronenberguienne du mélange des genres humaines, animaux, minéraux artificiels (technologie) qui sembla sans doute grotesque à certains l’apparaît beaucoup moins.

Notre classification de la réalité, cette grille d’analyse rationnelle qui nous paraît si souvent aller de soit quant aux données les plus fondatrices de la nature, peut sans doute laisser la place le temps d’un film à une vision « monstrueuse » du monde ou des mondes… (virtuels, réels, charnels, métissés, transmutés) qui paradoxalement nous offrira peut-être un point de vue plus pertinent sur notre monde et ce tissage étrange entre conscience et matière, vivant et inanimé… Dissymétrie de ce regard monstrueux, mutagène, qui déplace ou même dissout les frontières qu’on croyait à tort si bien gardées, opérant ce que Gilles Deleuze aurait nommé une « déterritorialisation ». Un glissement des sens qui induit un glissement du sens. Jusqu’à la comparaison souvent invoquée et souhaitée par Cronenberg entre le travail du cinéaste et celui de l’écrivain.

La pensée rationnelle, pensée de la représentation, des classifications en catégories logiques, en idées générales, selon le schéma pyramidal bien connu (platonicien) est délaissé ici au profit d’une pensée par synthèse disjonctives (le fameux plan d’immanence de Deleuze). Un véritable processus de contamination qui se propage en franchissant toutes les frontières qu’on aurait cru inviolables ( Le visage qui sort de l’écran de télé dans Vidéodrome). Notion souvent présente dans l’univers de Cronenberg même au premier degré (les virus dans Rage ou dans Frissons…) et symboliquement dans les thèmes à connotation sexuelle (pénétration, fusion, viol) et violente (distorsion, déformation des schémas conformistes).

 

 L'écran vivant dans Vidéodrome et son pouvoir de "contamination" sur la réalité  

 

Commentaires

Tout ce qu'il n'y a pas, c'est la frontière

Écrit par : galibert | 10/02/2013

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