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21/04/2006

Seuls les presbytes ne peuvent pas voir la mort de près (extrait 2)

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Je n’avais pas de boulot. Enfin, pas du même genre que celui de tous ces gens qui me croisaient en manquant tout le temps de me rentrer dedans au passage tellement ils avaient la colique. J’étais un tueur… Tueur à gage. Je l’ai déjà dit il me semble. A cette époque là c’était plutôt calme. Pas trop de clients. Peut-être que depuis les attentats du onze septembre les gens se disaient que ça ne valait plus la peine de dépenser du fric pour seulement une tête, alors que, si ça se trouve, bientôt le travail serait fait à grande échelle et pour pas un rond…

Quand j’avais rien à faire comme ça, je commençais assez rapidement à m’emmerder. Je démontais et je remontais mes armes, ça m’occupait. Mais au bout d’un moment c’est lassant aussi. Je matais un peu la télé, mais de toute façon y’a jamais grand chose. Juste des films hyper violents où les gens n’arrêtent pas de se tirer dessus. Belle éducation pour nos gosses… Enfin moi j’en avais pas mais… Et puis ça me rappelait trop le boulot. C’était déprimant de les voir en pleine action tandis que moi j’étais bloqué entre quatre murs.

Je me serais bien payé un petit voyage, dans les îles ou ailleurs, mais côté finances à ce moment là c’était un peu raide. J’en avais pas assez dégommés ces derniers temps. Ça n’est pas non plus un boulot de tout repos. Il ne faudrait pas que vous vous fassiez des illusions à ce sujet. Seulement ça convenait assez bien à ma personnalité. C’est vrai. Mon côté solitaire, tout ça… Pour ce qui est d’avoir de longues discussions intéressantes, argumentées et tout le tralala avec mon prochain, je vous le répète, je rencontrais certaines difficultés. Leur envoyer un pruneau au milieu du front c’était déjà nettement plus dans mes cordes. Je sais pas, c’est… ça me calmait. Ça ne s’explique pas. C’était pour ainsi dire nécessaire à mon équilibre. Les toubibs découvriront peut-être un jour que j’ai un problème psychique. Et alors ?  Qui n’a pas, plus ou moins, ici bas, dans ce monde de cinglés, un problème psychique ? Je vais en surprendre plus d’un, mais il y quelques années de ça j’ai passé la porte d’un professionnel du presse-citron. Un psychanalyste je veux dire. Oui à l’époque je frôlais la grosse déprime. A cause d’une affaire qui avait mal tourné. La nana qu’on m’avait chargé de descendre était vraiment trop mignonne et au dernier moment j’avais craqué. Je n’avais pas pu appuyer sur la gâchette. Faute professionnelle grave avec sanction immédiate et sévère remise en question personnelle durant de longues semaines.

Je ne savais plus trop qui j’étais, je perdais mes repères. C’était l’angoisse quoi. « l’angoisse du tueur », un syndrome bien connu des gens de mon espèce. Mais le psy lui, évidemment il n’avait pas l’air d’être au courant. Encore un de ces universitaires la tronche remplie de livres qui ne savait pas ce qui se passe dans la rue à deux pas de chez lui, je m’étais dit en marmonnant dans ma barbe pendant que l’autre commençait à prendre ses aises et à crâner.

La vie c’est pas toujours ce qu’on croit. J’aime assez cette phrase… C’est de moi. Je la ferai peut-être graver sur ma pierre tombale… A moins que j’y fasse plutôt marquer : « j’encule vos familles et tous leurs membres ». J’hésite encore. Question de style…

Dans un avenir plus ou moins proche j’aimerais stocker suffisamment de pognon pour me permettre d’ouvrir un petit atelier de taxidermie. J’adore les animaux empaillés. Je trouve ça trop classe… Avec une petite touche d’étrangeté en plus. C’est un peu comme si une intervention extérieure, quasi magique, avait fixé pour toujours l’instant du trépas chez ces pauvres bêtes. Elles sont mortes sans vraiment tout à fait l’être, désormais. Je trouve ça poétique comme situation… Encore que, je ne sois pas forcément un spécialiste en matière de poésie…

Chez moi je possédais un gros rat empaillé qui trônait sur la cheminée. Croyez le ou non, mais à partir du jour où je l’ai installé là, les autres rongeurs, ceux qui avaient encore le sang chaud, ne sont plus jamais venus fourrer leur sale museau chez moi ! Forcément, quand ils voyaient ça sur la cheminée ça devait leur foutre un coup. Un collègue figé en plein départ pour l’outre-tombe, c’est pas très bon signe ! Il vaut mieux aller squatter les égouts. Ça sent meilleur (pour un rat !) et c’est mieux fréquenté ! Enfin j’imagine qu’ils se disaient un truc dans ce genre. Si tant est qu’un rat, même très évolué, soit capable de s’exprimer sur  le mode du dialogue intérieur… Je ne sais pas très bien où en est actuellement la recherche scientifique concernant le phénomène de l’introspection chez le rat de nature intellectuelle et angoissée. Vous voudrez bien m’en excuser. En fait, l’atelier de taxidermie est un projet parmi tant d’autres… Mais celui-là j’y tiens tout particulièrement. Toutes ces bestioles figées pour l’éternité ça serait magnifique le soir dans l’obscurité naissante quand leurs ombres un peu étranges et menaçantes se projetteraient le long des murs. Ouais. Ça serait un chouette spectacle je pense…

Moi, les gens que je flinguais, j’aurais bien aimé aussi les empailler parfois. Mais attention ! Pas n’importe lesquels, pas les fripouilles ! Seulement ceux que je respectais. Ceux que j’avais exclus de ce monde à contre cœur, juste parce que c’était mon job et qu’il fallait bien que je le fasse. M’enfin c’était juste un fantasme… Comme ça… Qui me trottait souvent dans la tête. Je savais bien que ça serait mal vu… Très mal vu. La flicaille, la presse, l’opinion publique, ils me seraient tous tombés sur le dos. J’aurais plus eu une minute de tranquillité. Ils aiment les originaux, je le sais. Les tueurs qui ne se contentent pas de faire les choses simplement. Qui rajoutent une touche disons, artistique, à leur labeur…

Moi, je n’étais pas encore un artiste à proprement parler à l’époque, mais je me posais pas mal de questions… Ce qui me fascinait par-dessus tout, c’était cet instant critique. Le moment du passage de la vie à… ce qui en diffère radicalement et qu’on appelle la mort parce qu’on reste bien con lorsqu’il s’agit de décrire ou d’exprimer un truc, par excellence, indescriptible…

L’expression dans le regard de celui ou de celle qui est sur le point de franchir le seuil… C’est quelque chose d’assez extraordinaire. Vous pouvez me croire. Pas de la peur ou de l’effroi. Non. Ça c’est juste avant l’instant critique. Mais après c’est autre chose… On observe une forme de fascination. Ils ne sont déjà plus là. Pas encore morts, mais déjà plus du tout vivants… On dirait qu’un canal s’est littéralement ouvert au fond de leurs pupilles. Et l’âme s’en va par ce canal. Elle reflue vers le haut… Moi aussi à cet instant précis je me retrouvais dans un état bizarre. J’étais presqu’aussi fasciné que l’était la victime. Les effluves de l’au-delà me caressaient doucement et j’en avais la chair de poule.

C’était peut-être pour ça que je continuais, malgré tout, à faire le même boulot ? Pour ressentir cet état si particulier, ce vacillement de l’âme et du corps. Ça me prenait aux tripes c’est sûr. C’était comme une drogue. La dead dope. Celle qui ne vous lâchera jamais parce que vous savez bien qu’à la fin la victime c’est forcément vous… Mais mourir par procuration me donnait un avant-goût de ce qui pour la plupart d’entre vous ne se produira qu’une seule fois. C’était mon privilège. Gagner des places pour l’avant première de la mort…

Les gens qui ont un job comme tout le monde ne peuvent pas comprendre de quoi il s’agit. Se mesurer à la grande faucheuse ! Lui faire de la concurrence ! C’est bien de ça dont je vous parle en ce moment. Je ne connaissais rien qui soit plus exaltant… à part peut-être écouter du Iron Maiden en bouffant un cornet de frites… Mais c’est une comparaison qui elle aussi demeurera très obscure à qui ignore les méandres cachés de ma personnalité. 

Une fois j’avais pensé prendre un chat pour chez moi. Ben oui, ça m’aurait fait de la compagnie… Et il se serait amusé avec le gros rat sur la cheminée. Ceci dit, c’est plutôt quand ils sont très jeunes qu’ils savent s’amuser. Un peu comme les hommes… Un vieux matou c’est plutôt taciturne en général et deux taciturnes sous le même toit ça aurait peut-être fait un peu trop à mon goût. Je l’aurais flingué au bout de trois mois… Un civet de chat, ça doit pas être mauvais remarque ? Les asiatiques le font bien. Enfin, peut-être pas un civet, d’accord, mais à la mode de chez eux, peu importe. Entre les nems et le potage aux vermicelles. Avec des champignons noirs et des pouces de bambou…

L’orient est une région du monde qui me fait rêver, c’est pas contestable. Les chinois étaient des sacrés tueurs à la grande époque de l’empire céleste ! Quel degré de raffinement dans l’art de la torture ! Seul un peuple ayant atteint un très haut degré de civilisation peut développer une telle perversité. J’ai connu un chinois dans le quartier il y a deux ou trois ans. Non je me trompe. Ils étaient vietnamiens, lui et sa famille. Sa femme, trois marmots et la vieille belle-mère toute torsadée de la colonne vertébrale après une vie de labeur qu’on devinait avoir été très pénible. Il s’appelait Nguyen je crois. Ils s’appellent toujours tous comme ça en général… Son prénom j’ai oublié, mais dans le quartier, pour simplifier, tout le monde l’appelait Arnold parce qu’un jour, au tout début, quand ils venait d’emménager on l’avait vu souvent avec un transfert d’Arnold Schwarzenegger sur son tee-shirt. Il ignorait d’ailleurs qui c’était. Je crois que c’était un cousin propriétaire d’un vidéo club dans le sud de la France qui lui en avait fait cadeau ( Il faut toujours se méfier des cousins qui habitent le Sud de la France. C’est ce que disait souvent ma tante Helena dont l’ex-mari était d’Avignon. Une sacrée coquine celle-là !). Depuis le surnom lui était resté.

En plus ça lui allait plutôt bien vu que, pour un asiatique, il était plutôt grand et athlétique. Il ne souriait presque jamais… Bref, on aurait cru qu’il éprouvait un malin plaisir à démentir tous les clichés à trois balles qui circulent habituellement sur les jaunes. Moi je l’aimais bien. Quand il avait le temps on passait dans l’arrière-boutique – il vendait des tisanes, des herbes médicinales et ce genre de chinoiseries – et devant un petit alcool de rose maison il me racontait toutes sortes d’histoires assez sombres et dramatiques qui s’étaient déroulées il y a longtemps dans son pays. Je ne sais pas très bien si il inventait ou quoi, mais c’était vraiment bizarre et souvent assez glauque. Enfin le genre de truc qui me branche bien quoi. Je l’aurais bien écouté durant des nuits entières si sa femme n’était pas venue  à chaque fois nous déranger pour le sommer d’aller se coucher.

Quand j’y repense, ce type au fond, c’était un grand mystère. C’est sûrement ça qui nous a rapprochés. A y regarder de plus près, il avait même dû faire des trucs pas très nets à l’époque où il était encore au pays, sous les palmiers et les cocotiers… Il avait donc de multiples motifs de prendre ses cliques et ses claques  avec toute sa petite famille sous le bras. Le voyage, ça n’avait pas été non plus une partie de plaisir, entassés comme des bestiaux sur un boat-people soumis à tous les dangers de ces territoires infestés de pirates sans scrupules. Mais ça, ils n’aimaient pas trop en parler… Aucun d’entre eux. C’était probablement à cause de tous ces ennuis que Arnold avait définitivement perdu le sourire… Ça vous vieillit un homme prématurément… Je sais de quoi je cause. Mais moi, j’avais mes petits secrets pour me protéger. Pour que les démons du passé, comme on dit dans les livres, ne viennent pas trop me faire chier. Mon passé à moi, il était un peu spécial aussi… On s’en serait douté. On devient pas accro à la gâchette si on a vécu une enfance choyée dans une famille bourgeoise et sans problèmes avec un parcours scolaire exemplaire et tout le tralala… Moi j’ai commis quelques fautes de parcours. Mon destin s’était montré plus tortueux que les circonvolutions psychiques du cerveau d’un prix Nobel de mathématique. Mais ne parlons pas trop des choses qui n’ont plus cours. Le soleil se lève chaque matin à l’est et se couche à l’ouest. Y’a que les vieux croûtons qui passent leur temps à remuer les histoires poussiéreuses jusqu’à ce que la mémoire les lâche, parce qu’ils n’ont rien de mieux à faire.
Max Lector, Seuls les presbytes ne peuvent pas voir la mort de près Ed Le Manuscrit 2003 http://www.chapitre.com/frame_rec.asp?sessionid=614159472...

11/04/2006

Apesanteur (extrait 3)

Niki de Saint Phalle
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Entre ombre et lumière...

 

 

Mon allure comique induit en erreur mes contemporains tendancieux dont les préjugés surdosés inhibent la finesse de jugement. Je ne suis pas sérieux, c’est certain, mais l’humour est l’ultime recul métaphysique sur le monde… Les rires sont des hoquets nerveux, comme des déraillements par rapport à un ordre immuable. Féru de comique cosmique, j’apprécie cette oscillation de l’univers sur son socle que chaque rire provoque immanquablement. Le clown est le seul maître de l’arène… Son nez rouge symbolise le point d’extrême densification vers lequel toute chose finit par retourner lorsque vient le moment de l’ultime dégradation. Le nez rouge sang : le comique de ce qui mêle sans cesse la vie et la mort, le sang répandu et le sang nourricier. On nous a appris tant de choses erronées ! Le sang n’est pas un signe de violence, juste la couleur du crépuscule lorsque le monde s’éteint avant qu’un autre, un peu plus tard, ne renaisse… Les cycles naturels sont des cycles de mort et de renaissance. L’écriture elle-même oscille sans arrêt entre une surabondance de vie et cette sinistre obsession du cadavre et des pierres tombales sur lesquelles elle laisse sa trace. Pourtant le visage de la mort m’ennuie… Il est triste. La vie, quant à elle, n’a pas de visage précis, la vie est plastique, protéiforme, extrêmement adaptable à toutes les architectures organiques. La vie se loge au cœur du soleil pour rayonner, tandis que la grande faucheuse traîne le pas sur le pavé des ruelles toujours plongées dans la nuit. Le monde est divisé et cette division trop nette me fendille la peau… La mort et la vie luttent dans mon domaine intérieur sans pouvoir se dominer ! Ecrire pour ne pas mourir ou écrire pour mourir sans cesse ? Question ardue… Ecrire pour survivre… mais cette survie s’alimente d’ombres et de cadavres ! Le frisson morbide, en me parcourant l’échine, maintient ma conscience éveillée. Mon défi : définir la nature de cette faille qui maintient la douleur. Je n’ai cessé d’explorer les recoins de ma sphère fendue, de ce monde incomplet dans lequel, parfois, je me complais, mais qui le plus souvent m’étouffe.

Rien n’est offert, tout doit être saisi au vol, juste à l’instant propice qui, peut-être, ne reviendra jamais. Ma situation est-elle sans issue ? Vais-je pourrir quelque part dans un recoin miteux de l’univers ? Le mot espoir a-t-il encore une signification pour moi ? Je crois que oui… mais c’est seulement une supposition. La pression est extrême et pourrait m’entraîner dans la dépression, mais heureusement l’humour se moque du noir, m’éloigne des ombres maudites ou les transforme en effets comiques. Le décalage est salvateur et je m’enfuis dans des états imaginaires où l’absurde devient quelque chose d’amusant, où la mort se foule la cheville et se casse les dents… Je ne m’éloigne pas vraiment du pire, mais je le transcende, le transforme en modifiant ma perception, en jugeant selon des perspectives plus rares, moins évidentes… Ma vision se démultiplie, un prisme en rotation accélérée prend naissance dans mes rétines. Le monde défile sous mes yeux à une vitesse supérieure et les images se superposent, les sensations se synthétisent en un curieux agglomérat de fantasmes figés dans la glace du désir douteux, celui qui entraîne vers des rivages imbibés par la nuit totale. Je suis le fil d’Ariane de mes constructions mentales, de mes déductions édulcorées par le sentiment esthétique, par cette curieuse beauté des concepts qui, s’interceptent selon des réseaux aux proportions architecturales…

Mon ego dégouline le long d’une paroi trop dure pour être perforée du premier coup, la muraille d’un réel déréglé et dérangeant qui m’assaille de toutes parts. J’observe un espace spécifique à mon trouble, une déformation caractéristique de la nature du réel que mon environnement m’inflige. Comment sortir de la surface de réflexion de ce grand miroir déformant ? Comment jaillir dans un autre faisceau de lumière plus fidèle aux objets qu’il éclaire ? Manipuler l’énergie lumineuse, penser sur un mode solaire, voilà ma tâche solitaire on dirait… Je suis directement impliqué dans un processus plutôt spectaculaire qui vise à recolorer la matière. Mon art n’est pas une pure imitation, l’écriture sculpte dans la matière première imaginaire des élaborations complexes sur lesquelles je dois appliquer des couleurs inédites. C’est un travail de peintre, mais les mots remplacent les tubes de couleur. J’applique d’abord des sons sur le papier, puis leurs vibrations spécifiques libèrent les longueurs d’onde du spectre illuminé. Tout l’art d’écrire : l’art de faire naître dans le cerveau des autres des rayonnements différents, une aurore très spéciale qui féconde la pensée en lui transmettant un peu de son énergie. L'écriture tentaculaire enserre dans ses lignes sans fin la tête du rêveur explorateur. Je suis magicien amateur de mots qui libèrent des chaînes invisibles, Houdini du savoir dire avec savoir faire…

 

Max Lector, Apesanteur ed Le Manuscrit 2002  

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