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20/05/2006

"Le laid peut être beau, le joli, jamais." Paul Gauguin

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Marilyn Manson

19/05/2006

Seuls les presbytes ne peuvent pas voir la mort de près (Extrait 3)

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(Suite) Il y a trois ans j’ai fait un petit saut en Turquie. Une belle ville Istanbul… Bien qu’en fait, je n’ai pas eu trop le loisir de visiter les sites historiques. J’étais là-bas pour le boulot, évidemment. Un mec et deux nanas… Des belles filles. Le genre poules de luxe réservées à une clientèle de privilégiés. Généralement des types du showbiz qui viennent s’éclater un peu entre deux tournées survoltées ou des notables de la région. Mais les deux call-girls avaient été trop gourmandes. Beaucoup trop. Elles avaient voulu travailler à leur compte et la patronne du réseau n’avait pas du tout apprécié. D’autant que, faisant partie des plus belles pièces de son armée de filles elles lui rapportaient gros… Après un, puis deux, puis trois avertissements, la sanction était tombée. C’était quand même très rare que la grande maquerelle, madame Fortuna, je n’invente rien, en arrive à de telles extrémités. Mais d’après ses proches, depuis que la vieille s’était branchée dans des mouvements d’inspiration vaguement occultiste, elle n’était plus la même. Sa conception de la vie, autrefois un modèle d’équilibre et d’organisation, en avait été assez lourdement affectée. On m’a dit, puis confirmé, qu’elle participait à des cérémonies rituelles assez peu piquées des vers. Le genre messe noire et compagnie… Les adorateurs de Satan et autres guignolades auxquels j’aurais pourtant juré qu’un esprit aussi perspicace que le sien aurait su échapper. Mais à un moment ou à un autre, c’est fatal, les gens vieillissent et ils perdent les pédales. Moi comme je suis sérieusement barré depuis déjà longtemps, j’ai eu tout le loisir de m’adapter, tandis que ceux qui réalisent tout d’un coup qu’un morceau de leur cervelle se fendille, ça leur produit en général une drôle d’impression… C’est un peu comme dans les dessins animés quand le personnage continue à marcher quelques secondes avant de s’apercevoir qu’il est au-dessus du vide. Dans ces cas là, si vous n’êtes pas sérieusement préparé, fatalement, la première image qui s’impose inéluctablement en couleur et en format géant à votre imagination, c’est celle d’une forme humaine étrangement ressemblante à la vôtre qui gît lamentablement, écrabouillée et encastrée dans le sol plusieurs centaines de mètres en contre-bas… Je vous avais prévenus que pour les métaphores j’étais un peu limite.

A un moment ou à un autre nous jouons tous le rôle de l’ange déchu… Y’a qu’à voir… La naissance. Ça commence déjà par une dégringolade, plus une expulsion ! Pas vraiment bon signe ça. On aurait dû s’en douter depuis longtemps… Mais les gens en ont rien à foutre. Il continuent à naître un peu partout sur la planète comme si c’était vraiment le lieu le plus accueillant pour décider d’entamer son existence ! Remarquez, ailleurs, c’est peut-être pire… Je veux bien l’admettre. Au fond la terre n’est peut-être rien d’autre qu’une grosse poubelle parmi d’autres encore moins ragoûtantes ? Ouais… J’aime bien cette idée. Je sais pas pourquoi… Mon côté malsain sans doute.

Moi, si j’avais pu, j’aurais bien voulu ne pas naître… Pas parce que la vie est trop pénible. Non, juste comme ça… pour voir. Par simple esprit de contradiction. Contrecarrer le cours naturel des choses. Trop cool ! Mais bon… on pense toujours aux choses quand c’est trop tard. Maintenant, évidemment, c’était foutu… Bien sûr, j’aurais pu me tirer une balle dans la nuque, mais ça n’aurait pas été pareil, maintenant que j’avais vu comment c’était. Et puis si je m’étais flingué moi-même qui m’aurait payé ? Ça m’aurait quand même bien fait chier de bosser à l’œil ! Déjà que c’était pas facile.

Ma voisine du dessus, une vieille toujours barricadée chez elle à double tour, commençait vraiment à me mettre les nerfs. Presque tous les jours elle foutait le volume de sa putain de télé à fond de onze heures jusqu’à au moins vingt et une heure le soir ! C’était vraiment casse-burnes d’entendre les dialogues archi niais des feux de l’amour pendant que j’essayais de faire mes exercices de concentration. Oui, je ne vous ai pas raconté ça. Un professionnel comme je l’étais à l’époque se devait d’apprendre à gérer au mieux son stress. Il s’agirait pas d’avoir la tremblote au moment de conclure un contrat. Quand l’index caresse la gâchette avec autant de touché que le clitoris d’une jeune vierge… C’est pas le moment de craquer. Vous me comprenez. Tout ça implique une certaine hygiène de vie. Je me levais pas à cinq heures du mat pour aller faire un footing. Non je laissais ça à d’autres. Ceux que ça amuse, précisément… Le point le plus important dans cette histoire, c’est le mental. Il faut acquérir une concentration en acier. Au début, je m’étais astreint à lire une flopée de bouquins sur le yoga, la méditation, transcendantale ou non, le training autogène, les mantras… Tout ces machins qui constituent en quelque sorte le folklore obligé de ce que les naïfs et quelques gogos appellent encore la spiritualité.

 

Max Lector, Seuls les presbytes ne peuvent pas voir la mort de près, Ed Le Manuscrit 2003 

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14/05/2006

Les questions du Chat Maigre...

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Le Chat Maigre :

Petite  question à fort caractère animalier, que tous les protagonistes d'origine post- jurassiques se posent: pourquoi dans Carré noir, ton roman très dysmorphique, y a t'il cette fascination pour cette conception géométrique?  que fais-tu des ronds alors ?... Car je te signale, que je vis dans un petit appartement comme toi, un lieu assez carré en somme, alors que j'ai pas un rond. Comme toi je suppose ( on parle d'argent bien sûr). Tu n'as donc aucun respect pour cette autre forme géométrique, qui a mon goût est beaucoup plus énigmatique ? Sous son apparence anodine, le rond, la sphère représente cette perfection que tout être se doit de rechercher, mais apparemment toi tu y vois autre chose..  et cela m'intrigue. Aide moi svp, sinon tu le sais  je ne pourrai pas manger mes Chocapics, dont la forme est un subtil mélange carré et rond, comme quoi...

Max Lector :

Cher Minet, je comprends carrément ton attirance irrépressible pour le rond rond… Pourquoi ai-je choisi quant à moi de privilégier la quadrangulation ? Je pourrais tenter d’arrondir les angles en te répondant qu’il s’agit d’un simple problème de forme mais nous touchons au fond d’un problème qui dépasse peut-être en difficulté, et même sûrement, la quadrature du cercle. Problème qui t’obsède, je le constate, dès le lever du rond soleil.

La solution doit certainement ce trouver quelque part dans un des quatre coins de mon cerveau en forme de coffre fort dont je cherche depuis longtemps déjà la clef. Je comprends que pour toi les sphères représentent le saint des seins de la perfection d’où s’écoule le lait nourricier de la vraie connaissance (avec ou sans Chocapics), mais le carré, surtout noir, est un cas à part…

C’est une maison sans porte ni fenêtres. Peu de locataires et une propriétaire très mystérieux…

CM : Qu'elle est ta position concernant la question de l'image du corps dans le milieu artistique musical ?  Ca intéresse toutes les chattes de mon quartier. G abordé tu te rappelles cela dans
le milieu culturiste  mais je voudrais connaître ton avis, car toi aussi tu représentes a mon sens une belle dichotomie entre le milieu artistique et sportif.  Merci pour elles.

ML :

Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’avoir de grandes oreilles pour être un bon musicien, mais le corps est au moins autant dans l’esprit que l’esprit n’est dans le corps. Enigme du rond carré… C’est pourquoi la soul music fait couler tant de sueur. Mais tout artiste est à la fois un handicapé moteur et un athlète de haut niveau… La poésie du rêveur rend les pieds plats tandis que la littérature développe la musculature, armure métaphysique de l’explorateur imaginaire aux prises avec ses propres démons émotionnels. De la culture au culturisme il n’y a qu’un pas. C’est une question de répétitions. Le tout est de gonfler dans un cas et de surtout d’éviter de gonfler dans l’autre… Mes amitiés aux chattes de ton quartier.

CM :

Monsieur Lector, pourquoi dans Carré noir y a-t-il cette dissonance cognitive que l’on perçoit dans le titre ?

ML :

Qui dit sonnance dit dissonance étant donné que la parole est toujours traîtresse. A l’oral comme à l’écrit… Ce que lit un Chat – fut-il maigre – ne coïncidera jamais en totalité avec l’interprétation d’un pingouin asthmatique ou d’une huître acariâtre. Pour rester fidèle à l’esprit du grand Kazimir je dirais :

La nuit tous les chats maigres sont gris et tournent en rond sous le soleil de minuit : un carré noir !

Minuit : à la fois la fin d’un jour ( et d’une certaine conception de l’art) comme le commencement du suivant ( et d’une nouvelle évolution de la peinture ayant pour nom le suprématisme !!).

01/05/2006

Carré noir (Extrait 2)

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Paul Laffoley

 

(Suite)

Hier soir je suis passé au vidéoclub. J’ai loué un DVD. Mon regard a été attiré par les couleurs d’une jaquette sans que je prenne vraiment la peine de lire le titre. J’agissais un peu comme dans une sorte de rêve. Ambiance mentale vaporeuse… Quand j’ai eu fini de bouffer, j’ai enfilé la galette dans mon lecteur et je me suis laissé retomber lourdement sur le vieux sofa.

J’ai du ensuite chercher pendant au moins cinq minutes ma télécommande que je venais pourtant d’utiliser à l’instant même. La table basse était couverte d’une quantité impressionnante d’objets inutiles qui n’avaient pas grand chose à y faire…

Quand j’ai enfin remis la main dessus le film a pu commencer. J’ai été un peu surpris, au début… Me suis demandé si y’avait un problème avec l’appareil ou quoi… cet écran tout blanc qui s’est affiché et qui a persisté un bonne minute. Ensuite j’ai entendu une voix dans les écouteurs (quand je suis seul j’écoute toujours mes films avec le casque de la chaîne, ce qui me permet aussi de les mater pénard même à trois ou quatre heures du mat sans que les voisins ne piquent une crise et n’appellent le commissariat). Ça m’a légèrement rassuré vu que le lecteur était un achat récent. Mais c’est quand même un drôle de film, je me suis dit. J’ai voulu jeter un œil sur la jaquette pour vérifier le titre, mais j’avais déjà éteint la putain de lampe halogène et ça me gonflait carrément de devoir m’écarteler le bras gauche pour essayer d’atteindre de nouveau le bouton à côté du large pied de la lampe.

C’était quand même pas très normal que ça commence comme ça. Sans générique, sans rien… La voix off continuait de s’exprimer, mais bien que l’articulation ait été tout à fait correcte, je ne parvenais pas à comprendre un seul mot. Le sens m’échapper irrésistiblement. Pourtant il ne me semblait pas que ce soit une langue étrangère. C’était bien ça le plus curieux… On aurait dit des instructions. Oui… Une liste d’instructions très méthodiquement énoncées. Ça semblait s’adresser à moi tout spécialement. Bien que n’en comprenant pas le sens, je ne savais pas non plus ce qui pouvait me laisser penser une chose pareille.

Ça a bien dû durer comme ça une bonne demi-heure. Il faut croire que j’étais vraiment dans les vapes pour ne pas réagir à ce point là !  Ma léthargie était telle… Il m’aurait suffi d’appuyer au hasard sur un des boutons de la télécommande. C’était pas sorcier. Un infime effort de volonté aurait était nécessaire… et il se trouve que, précisément, cet infime dépense d’énergie, je n’éprouvais pas le désir de l’effectuer.

Vous voyez comment on peut être. Zombifié à ce point par une putain de télé ! Un écran vide qui plus est ! Et cette voix ? D’où est-ce qu’elle pouvait bien sortir cette voix ? Impossible de saisir les mots. Ça m’échappait au fur et à mesure. Comme un flot tiède qui se serait écoulé en continu en traversant une région x située approximativement à l’intérieur de mon crâne.

Je me suis demandé si je devenais dingue, à ce moment là… Je me suis demandé… si c’était la fin… De tout… La fin de la petite planète bleue suspendue par son fil invisible au milieu des ténèbres glacées de notre saleté d’univers. J’étais figé, avec probablement une expression d’abruti sur la tronche. Figé devant ma télé et je pressentais la catastrophe. Un léger déchirement dans les profondeurs du temps et de l’espace. C’était sûr, quelque chose commençait à ne plus tourner rond du tout. J’étais envahi d’un sombre dégoût. Un immense, un monumental dégoût… Peut-être que la pizza de tout à l’heure n’était pas fraîche ? Le chorizo puait la vieille graisse. Et ce goût de porc trop prononcé que je déteste…

Tout me portait à croire que je vivais une expérience métaphysique intense. Ça paraissait de plus en plus flagrant… Que diraient les voisins s’ils apprenaient ça ? J’ai senti que ça allait céder. Que quelque chose quelque part en moi… allait se fendre ou se briser. Une vanne allait subitement s’ouvrir. Je le pressentais avec une acuité extraordinaire. Evidemment ça m’impressionnait… Ça me faisait peur aussi. Peut-être que c’était grave ? J’en éprouvais le sentiment. Sûrement qu’après cette crise rien ne pourrait plus jamais redevenir comme avant.

Je me suis levé ! D’un seul coup. Comme un somnambule en pleine transe. Un taré de première qui sent les muscles de ses membres échapper complètement à son contrôle et s’animer d’une vie propre ! Ça ne présageait rien de bon et je le savais bien. Et cet écran blanc ! Ce putain d’écran blanc au milieu de l’obscurité du reste de la pièce qui accaparait toute mon attention comme un phare au bout d’un tunnel !

J’ai commencé à m’approcher. Je ne savais pas pourquoi je faisais ça. Evidemment… J’ai lentement contourné la table basse avec tout son bordel dessus. Me suis accroupi. Mon visage frôlait l’écran immaculé. Il y avait quelque chose… derrière. Je le sentais. Comme une respiration puissante mais étouffée. Quelque chose de probablement monstrueux. C’était tout près de moi. Ça aurait pu aussi bien jaillir tout d’un coup dans mon cerveau et s’y infiltrer comme un virus pervers. Un programme de destruction systématique de ma mémoire. Je me suis redressé comme un diable sur ressort et me suis éloigné de cette boîte à maléfices. Il ne fallait pas que je reste plus longtemps dans cette pièce sinon je devinais qu’il allait se produire l’inévitable. La télé de Damoclès me pendait au-dessus de la tronche !

J’ai vite pris ma veste dans la penderie et me suis carapaté dehors comme un damné. La porte a claqué et ce bruit trop violent a semblé résonner en mille échos douloureux dans chaque recoin de ma cervelle comme dans les chambres désertes d’un hôtel maudit et abandonné où plane une sale odeur de crime.

 

Max Lector, Carré noir, 2006