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03/06/2006

Seuls les presbytes ne peuvent pas voir la mort de près (Extrait 4)

                                                   
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(Suite)Oui, j’ai pas besoin de croire en Dieu pour dégommer des types proprement. Je trouverais même le rapprochement quelque peu inapproprié (quitte à vexer mes homologues de la Camorra, toujours très friands de bondieuseries). Le seul point sur lequel je dois insister, c’est le sang froid. Le contrôle des nerfs. Vous voyez, un moine tibétain, si tenté qu’il ait l’esprit suffisamment ouvert pour ça, pourrait faire un excellent tueur. J’en suis persuadé. Tout ce que j’ai appris dans ces bouquins m’a été, au début, d’une certaine utilité. Quand j’étais encore un novice dans la profession et que je cherchais à me forger une personnalité qui en jette. Mais celui qui mieux que tout autre m’a tout appris dans ce domaine, c’est le gros Raymond. Bien sûr, je sais très bien ce que vous allez penser… Maître Tetsuo Norykawa ou Li Wang machin chose ça le fait plus en terme de maître zen que « le gros Raymond ». Mais détrompez-vous. Il ne faut jamais se fier à ce genre détail.

De même que Raymond était un clochard et un poivrot de premier ordre, il n’empêche que ce type en savait plus sur les techniques de contrôle de l’esprit que n’importe qui d’autre que j’ai pu rencontrer ou lire. Mais évidemment c’est toujours la même chose. Le poids des préjugés dans notre putain de société libérale de merde est tel (et je suis bien placé pour le savoir) que personne en passant devant cette épave n’aurait pu une seconde s’imaginer qu’il venait de laisser filer l’occasion rêvée de rencontrer un authentique maître de méditation.

A la place d’un beau kimono savamment noué le gros Raymond exhibait le plus souvent une infâme chemise à carreaux crasseuse et à moitié déchirée. Et alors ? Il n’avait pas un chignon mais des touffes de cheveux grisonnants et une grosse auréole dégarnie près de sa tempe droite dévoilait une vieille cicatrice. Il faut dire que dans sa prime jeunesse le gaillard n’avait pas dû être une femmelette et sa carcasse en avait vu de toutes les couleurs au cours de rixes dont les motifs qui les déclenchaient devaient probablement rester souvent obscurs. En tout cas c’est ce qui se disait de lui à l’époque. Mais voilà, en mûrissant Raymond avait finalement appris à se contrôler. Lui, le soupe-au-lait par excellence, il avait saisi l’art de dominer l’esprit et le corps.

Il m’a tout raconté… un jour où il était à jeun. En fait, il lui suffisait simplement de fixer toute son attention sur son « pouce fantôme » comme il l’appelait. Oui, il lui manquait le pouce de la main droite. Je pensais qu’il l’avait perdu dans un accident du travail à l’époque où lui et une bande de potes avaient essayé de bosser dans une scierie en Haute Savoie. Histoire de prendre un peu le bon air et de lâcher les mauvaises habitudes. L’embêtant vous savez, c’est que les montagnards du coin sont souvent eux aussi des sacrés zigues dans leur genre, pas mal portés sur la bibine. Evidemment, quand il y a trois mètres de neige dehors ça réchauffe. Mais bon… Sur ce point comme sur bien d’autres, et c’est aussi ça qui faisait son charme, ne nous le cachons pas, le gros Raymond n’avait jamais été très clair dans ses explications. Quand il était bien chargé au gros rouge, il racontait à qui voulait bien l’entendre (même un chien ou un mur d’ailleurs…) une version beaucoup plus pittoresque des faits. Je l’entends encore, les yeux brillants, plongé dans son récit :

« Cette nuit là, le seigneur des ombres m’est apparu. Il s’est présenté en toute simplicité, dans son beau costard noir trois pièces avec son nœud papillon blanc qui semblait vouloir s’envoler ( Raymond frisait parfois le lyrisme…). Il m’a regardé. Enfin j’ai senti qu’il me regardait… parce que le seigneur des ombres, Lucifer quoi, il porte toujours des lunettes noires. Ses yeux sont bien trop sensibles à la lumière de notre monde. Tu penses bien… » Imperturbable dans sa logique propre, Raymond continuait généralement en ces termes : « Donc, il m’a salement dévisagé, et il m’a dit : seuls les êtres d’une grande sagesse sont autorisés à rentrer en contact avec moi. Mais ce privilège a un prix… Et là il s’est mis à éclater de rire ! Après il s’est transformé en bouc et il est parti en chevauchant une sorte de motocyclette qui faisait un boucan d’enfer… D’ailleurs c’est ce jour là que j’ai vraiment compris d’où venait l’expression… Et ben… Vous me croirez ou non (le chien auquel il s’adressait en même temps qu’à moi s’était mis à aboyer à ce moment là). Vous me croirez ou non… le lendemain matin, ma main droite n’avait plus de pouce ! » Et il exhibait alors fièrement le prix à payer pour rencontrer Mister Lucifer himself… avec son nœud pap.

Par la suite, lorsqu’il se concentrait sur son pouce fantôme il pouvait, selon ses dires, se connecter immédiatement à l’autre réalité. Celle dans laquelle évoluent les anges et bien d’autres choses plus terribles encore aux yeux des non-initiés… Tu vois, m’avait-il dit un jour sur le ton de la complicité sincère : « quand je me concentre sur ce petit vide, là au bout de ma main, ça me vide aussi la tête… » C’est vrai que sa concentration pouvait atteindre un niveau tout à fait impressionnant. Je l’ai vu un jour se recevoir une bouteille vide sur le crâne. La bouteille s’est brisée, mais il n’a pas sourcillé d’un poil ! Il était ailleurs, à ce moment là… En promenade furtive aux abords de l’au-delà avec son pouce comme seul guide. Auto-stoppeur des autoroutes de l’enfer !… Alors la douleur qu’on pouvait essayer d’infliger à sa carcasse, il en avait plus grand chose à foutre…

Depuis ce jour là, moi aussi j’ai beaucoup pensé au vide. La démonstration du gros Raymond m’avait vraiment impressionné. J’ai balancé mes bouquins de yoga et pendant des jours et des jours j’ai passé en revue mes souvenirs. J’ai réfléchi. Je cherchais mon « pouce fantôme » à moi. Je ne pouvais quand même pas me couper un doigt ! Ça aurait été ridicule, douloureux et dans mon cas particulier ça n’aurait probablement servi à rien. En plus, mon boulot exigeait absolument une main en pleine possession de ses capacités.

Finalement, à force de rumination, j’ai trouvé. Même si, au début, cette solution m’a paru malgré tout un peu invraisemblable… Mon pouce… c’était ma mère ! Ma mère que j’avais perdue étant très jeune. Elle avait elle-même mis fin à ses jours dans des circonstances qui furent longtemps pour moi très obscures. Les souvenirs que je gardais d’elle restaient fugaces. Quelques images d’un visage aux ligne pures et d’une silhouette élancée qu’au fil des années je tentais désespérément de sauver de l’oubli et que je ne parvenais que très difficilement à incarner dans une réalité plus charnelle, plus réelle. Un véritable mirage, bien trop évanescent. En somme le vide, pour moi, depuis ce triste événement de mon lointain passé, ce n’était pas une phalange, c’était ma propre mère. Je me suis dit que, peut-être, en me concentrant sur ce sentiment de vide et d’absence que jusque là j’avais au contraire souvent cherché à fuir pour moins en souffrir, je pourrais moi aussi, comme Raymond, me connecter à l’autre monde. Celui du gars en costard noir avec son nœud papillon et ses lunettes de soleil…

Max Lector, Seuls les presbytes ne peuvent pas voir la mort de près ed le Manuscrit 2003

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