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05/06/2006

Lézarde sous le soleil

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L’autre jour, je me promène au hasard. Je flâne comme on dit, je voyageais dans le vague en essayant de sentir cette odeur si précieuse, tant appréciée : l’air du temps. Mais j’avais du mal, beaucoup de mal. Sans doute le nez bouché… Je ne sentais rien. Comme dans un hôpital, l’odeur de l’éther en moins. Rien d’éthéré ici, seulement du béton au-dessus de la terre et des panneaux publicitaires. Des passants qui circulent, se croisent, se dévisagent souvent avec ce regard de chien traqué. Je suis sûr que quelque chose cloche. Un disfonctionnement quelque part… C’est certain. Pas possible autrement…

Je marche dedans. Dans cette crotte de chien… Et puis je penche la tête et regarde. C’est peut-être nous ça ? je me dis. Sûrement. Sûrement que ça s’en rapproche. La digestion avait été très lente, mais maintenant je comprenais, je sentais cette curieuse mollesse, cette odeur si pénible.

J’ai beaucoup dormi l’autre soir pour oublier tout ça. J’ai beaucoup dormi et au réveil je n’étais plus le même. Mes yeux avaient changé et je crois que j’avais grandi. C’était bizarre ce long cou qui perçait le plafond… Ma tête dans les nuages et puis tout en bas ces deux pieds minuscules, deux points noirs comme des pattes d’insecte ! Je ne savais pas comment réagir. Je me suis même dit que peut-être ce serait mieux comme ça, que j’y verrai plus loin… forcément. Mais en même temps, tous ces nuages, ça me voilait le paysage. C’était chiant. J’ai voulu redescendre, mais j’avais peur de me casser en deux. J’ai quand même fini par faire l’effort et puis, crac, j’ai senti cette vertèbre du milieu qui a cédé comme une pièce trop serrée dans l’étau ! C’était terrible ! J’étais bloqué dans la région intermédiaire, dans ce drôle d’accoutrement. Je voulais me redresser, mais c’était impossible. La douleur formait un mur de brique devant ma volonté. J’ai voulu me hisser, mais c’était peine perdue alors, renonçant, j’ai observé mes pieds. Ils étaient plus près maintenant, je les voyais mieux. Je pouvais même discerner le reflet déformé de mon visage sur le cuir tancé de ma chaussure. C’était amusant, mais quand même fatiguant. J’ai regardé un peu plus loin, à côté des souliers et près d’une fissure entre deux pavés très usés un jeune lézard  m’observait avec au fond de son œil primitif une sorte d’ironie. je voulais lui parler, mais je me suis retenu, pensant au ridicule de cette situation. Un lézard ça ne peut pas parler, ça ne peut que lézarder sur des pavés chauffés par le soleil, c’est évident. C’était tellement évident que, bien évidemment, ça en devenait douteux ! Les préjugés ont la vie dure, surtout au sujet des lézards. Un sujet d’ailleurs rarement abordé, à tord… ou à raison.

Le lézard me toisait donc de haut en bas. Il avait du mal. Il se demandait sans doute pourquoi j'étais si grand, pourquoi mon corps s’étirait ainsi de la terre jusqu’aux cieux. Peut-être s’inquiétait-il, comme moi ? Je voulus me déplacer pour écraser sous mon talon ce sale voyeur, mais j’avais beaucoup de mal à bouger. C’était vraiment inconfortable, ce long dos voûté et brisé. Je me traînais comme un handicapé et le lézard, j’eus cette impression, était sur le point de ricaner ! Mais c’était un signe. Ce lézard à mes pieds, cette lézarde dans mon dos, cette analogie imaginaire entre le haut et le bas…

Le lézard recherchait le soleil, et moi je me penchais vers l’ombre. Nous étions deux images inversées d’une même absence de sens qui par son excès de puissance renvoie à son contraire. Je me demandais ce que j’allais devenir si jamais plus mon dos ne pouvait se redresser ? et le petit animal verdâtre, quant à lui, laissait tranquillement sa queue repousser. J’étais victime de ma blessure et lui n’en avait rien à foutre qu’on lui arrache une partie du corps… Mais d’abord quelle était la raison de sa présence ? Est-ce qu’il m’attendait ? Pour me narguer peut-être ? Pour me montrer sa supériorité de petite bestiole sur ma grande carcasse mutilée ? Au prix d’un effort très humain, je réussis tout de même à m’accroupir, et sur son visage repoussant je tentais de décrypter un message. Sa peau était craquelée et ridée comme celle d’un vieux, mais l’agilité souple et vive de sa longue langue rose qui apparaissait puis se rétractait fugacement ne laissait aucun doute sur sa bonne santé. C’était certainement un être à part, un reptile ayant survécu au génocide des dinosaures. Moi aussi j’étais à part, j’étais en deux parties… Le haut et le bas. Au milieu la fracture, la lézarde… Je crois qu’on pouvait se comprendre lui et moi. D’un mouvement de tête il me fit signe que oui. Finalement il compatissait, je crois, à mon statut de lézard géant dépourvu de pouvoir, du pouvoir de régénérer ses propres blessures. C’était bien sûr injuste que je ne puisse pas réparer cette bévue. La nature m’avait mal doté, elle m’avait joué un sale tour. La salope ! Il faut toujours se méfier de dame Nature, un être perfide et mesquin qui engendre des fœtus mal formés, des maladies incurables et des tremblements de terre meurtriers ! La nature joue avec nos vies, sa vie. Elle est folle et personne ne parvient jamais tout à fait à l’arrêter, car au fond, tous, sans le savoir, travaillent sous ses ordres.

Ça me rend malade de penser que j’aurais pu, comme le lézard, réparer moi-même ma fracture, me redresser, regarder loin devant ! Mais la maladie a elle aussi son charme. Plus elle est pesante, plus on ressent combien l’emprise de la nature devient incertaine. Elle ne contrôle plus ce qu’elle a pourtant elle-même généré. Tant pis pour elle ! La maladie imaginaire sommeille dans chacune des cellules de notre cerveau. La création du chaos dangereux alimente les veines d’un poison délicieux. La création du rêve renverse les interdits, rend la nature caduque, en inverse les cycles. Le rêve du lézard revient me hanter, se faufiler entre deux songes sombres et abscons. Je me surprends à espérer qu’il puisse me venir en aide. C’est idiot, évidemment, mais plus c’est idiot plus c’est vital. Un peu comme l’amour… Je rentre la tête à l’intérieur de mon propre processus de création, je vais voir à la source ce qui pourrait bien obstruer le passage. Je veux lézarder pour l’éternité sur les murs de l’infini, m’étaler au soleil permanent de la nuit psychique, mais mon vouloir, mon désir, ressemblent trop souvent à ces fruits très sucrés qui se détachent trop tôt et viennent s’écraser à la surface trop peu accueillante de la planète terre.

A laisser comme ça le lézard obséder tous les virages de ma pensée, que va-t-il advenir à ma tête déjà bien malade ? Je n’ose envisager le pire, alors je pense à autre chose, à la couleur verte, aux petits yeux noirs, à cette langue trop inhumaine en forme de flèche inversée comme un symbole du langage retourné, de la parole retroussée, une boucle de non-communication qui n’atteint pas l’altérité.

A jongler ainsi avec les mots on peut tout renverser sur la piste éclairée. Je ne joue pas vraiment pourtant… Je fais juste semblant, j’imagine le futile, le mets en scène, en repeins les couleurs pour qu’elles attirent plus facilement le regard. Je suis là et je n'y suis pas, moi-même une fiction, un imaginaire autonome, un mirage, un fantôme, le spectre du paraître. Et le lézard lui-même veut me parler mais ne trouve qu’un rêve au lieu d’un interlocuteur., son propre désir coagulé dans la pensée... Qui suis-je au fond ? Ce lézard ? Ma lézarde ? Le petit animal va-t-il disparaître dans la lézarde ? va-t-il rejoindre l’origine de son néant ? va-t-il me revenir, ou bien va-t-il fuir pour toujours ? Est-il une métaphore ? Métaphore de mes efforts pour construire du permanent, pour que les queues tranchées puissent toujours repousser ? pour que le blessé alité puisse reboire son propre sang et à travers l’horreur apercevoir une aurore nouvelle ? Je me relève, je sors de mon tombeau, et le lézard m’y aidera en guidant mes premiers pas comme ceux d’un très jeune enfant… C’est un ami à ma taille, car je suis tout petit en dedans. Ma peau aussi est craquelée, usée par le rayonnement du jour, agressée par l’acide des mots que parfois les autres me jettent à la face. C’est pénible de devoir ramper comme un lézard, mais cela me rappelle aussi mon enfance, le bébé dans son parc, paradis d’un passé perdu… Je suis le bébé boudeur qui se penche en avant pour mieux voir. En dessous il n’y a rien, rien d’autre que le néant d’avant le temps, d’avant la naissance, la cicatrice dans l’être… Trop jeune, trop petit, je n’ai pas le recul suffisant. Je souffre en silence car mes cris sont étouffés par l’immensité, ce trop plein qui surgit partout. Le lézard m’avait pourtant prévenu, m’avait dit : tu vas voir, il fait froid dehors et toi tu es nu. Mais je ne réponds pas aux lézards. Je n’ai pas que ça à foutre, prendre au sérieux une petite bestiole ridicule ! Me voilà calé sur mes deux jambes en attendant que le ciel gronde, qu’il pleure de rage sur mon visage récalcitrant. Je veux me hisser, je veux me hisser tout en haut. J’essaie mais j’ai du mal. Mes petites jambes, mes petits bras… Tout devient minuscule dans cet univers qui m’étouffe ! Manque de place, manque d’espace, manque d’ambition… Mes yeux se murent à force de ne plus distinguer l’horizon. Peut-être faudrait-il creuser un tunnel sous l’éternité pour rejoindre le temps ? échapper à la prison du maintenant, maintenant, maintenant... ? Et puis s’élancer à travers les secondes, secouer les atomes, attraper les cheveux de la comète pour filer plus vite à travers hier, aujourd’hui et demain…

Max Lector, Apesanteur ed Le manuscrit 2002

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Commentaires

salut max!
évidemment j'aime beaucoup, surtout quand tu t"'énerves un peu! quand tu écris "la création du rêve renverse les interdits , rend la nature caduque et in verse les cycles" c'est beau mais je ne crois pas que le rêve qui n'est qu'une émanation du psychisme puisse changer quoi que ce soit à ce qui se joue dans notre corps , c.a d la vie /la mort des cellules et de tout le reste. La nature ne peut etre rendue caduque. notre rêve n'a qu'a s'en accomoder et toute tentative d'écriture n'est finalement que cela, un grande mise à nu de ce qui nous constitue et colle à nos basques depuis la nuit des temps , à nous de nous démerder!.
Ce texte a été écrit il y a longtemps non? l'as tu remanié? j'aime ce texte parce que tu parles au lezard, enfin
c'est plutôt lui qui te parle et tu ne lui réponds pas forcément, merde t'as pas que ça a foutre! ah ah
J'aime les lezards aussi comme tu l'as vu dans ma note , cela constitue le territoire balisé de mon enfance, on ne choisit pas son enfance( toi le parc à barreaux hu hu hu!)
moi le sable et les lézards, + les scorpions et les serpents (hu hu) et heureusement sinon, si on avait le choix on serait désespérement mal pour le restant de nos jours!
bon @++ max tu w?? ou tu lezardes sur la plage?

Écrit par : if6 | 05/06/2006

Hello Lézard !

A tu crois que le rêve n’est qu’une simple émanation du psychisme ?… Peut-être. Mais peut-être pas… Et le psychisme serait une simple émanation du cerveau ? C’est ça ? Sauf que tout scientifique spécialiste du cerveau commence son travail en reprenant pour sa pomme les préjugés de tout un chacun sur la notion soi-disant évidente de réalité objective.
Problème philosophique épineux qui n’est pas prêt d’être encore résolu (voir Husserl ou Philip K. Dick).
Mais sans aller chercher si loin dans la spéculation métaphysique n’as-tu jamais entendu parler des maladies psychosomatiques ? Est-ce que tu as vu les films "Maladie d’amour" de Jacques Deray et le "Hollywood Ending" de Woody Allen ?
Je pense que la nature des relations entre le corps et l’esprit reste encore un mystère et que l’influence du second sur le premier et probablement plus importante que ne le suggèrent les manuels de médecine… Mais les spécialistes concernés commencent à s’y intéresser de plus en plus.
J’ajoute que je suis très bien placé pour savoir de quoi je parle hu hu (le désormais signe de ralliement ;-)) et que les artistes en général sont particulièrement susceptibles d’être exposés à ce genre de phénomènes.
Pour répondre à ta question, oui comme indiqué ce texte date de 2002 (Je vais un peu mieux depuis hu hu) et je n’ai rien remanié si ce n’est que j’ai remplacé « J’en ai rien à faire » par « J’en ai rien à foutre » (question de style…) Et évidemment c’est cette phrase que tu pointe :-)))
Mais je précise qu’elle ne t’étais pas personnellement destinée, évidemment.

@+ Lézard. La plage tu sais bien que c’est pas mon truc (je passe déjà mon temps à la piscine à côté de chez moi, veux pas devenir un poisson… Ou alors un maquereau peut-être ;-))))

Écrit par : Psycho Max | 05/06/2006

ah ah tu me fais bien rire quand même pour un mec psycho .. attends je me doute bien que cette note ne m'était pas destinée , j'ai pointé le mot rien à foutre parce que j'aime bien quand tu t'énerves un peu dans tes textes , il y a un coté rebel , c'est bien ,
la coincidence avec les lezards est curieuse et vraiment j'aime beaucoup ce texte, j'espère que tu auras d'autres lecteurs , c'est sincère oui, oui!
Tu doutes que le psychisme soit une émanation de l'activité cérébrale ? attends là je ne te suis pas , c'est forcément dans le cerveau que se loge le psychisme et les rêves sont une production de l'activité cérébrale, sinon où se logerait-il? et d'où viendrait cette activité nocturne ou diurne permanente qui agite notre cerveau? bien sûr il y a des interactions , du feed back , et la réalité nourrit notre activité cérébrale d'images , de sons , d'odeurs, , mais au niveau purement mécanique ce ne sont que neurones, connexions, chimie .
les maladies psycho somatiques ( je suis un peu con j'en ai jamais entendu parler hu hu !)là je suis d'accord avec toi, on peut se rendre malade et entretenir ses maladies rien qu'avec son cerveau, ça on sait bien y faire; on peut aussi creer du rêve , se creer une vie parrallèle comme le font certains écrivains, se creer une maladie de l'écriture
bref tout cela ouvrirait -il la voie à une liberté extraordinaire? (qu'est ce que ça veut dire?) . bon @+++
les maqueraux en général gagnent bien leur vie , why not comme plan B? bises bizarres;

Écrit par : le poinçonneur des lilas etait une femme | 05/06/2006

Merci. J’espérais que ce passage te plairait (je publierai sans doute la suite).
Je te trouve bien matérialiste If6 hu hu !… Ou plutôt non disons scientiste, c’est plus précis. (matérialiste ça veut pas dire grand chose si on y réfléchit bien)
Généralement on a l’habitude de considérer que c’est l’esprit qui est dans le corps, mais peut-être bien que c’est l’inverse…
Regarde ton propre corps par exemple, imagine… A quoi est-ce que tu penses ? (Non pas ça !! Un peu de concentration merde). La posture, les membres, la peau, la chair sous cette peau, les muscles, le squelette, les poumons, le cœur, le cerveau, une montre Cartier (C’est le chirurgien qui t’as opéré de l’appendicite qui l’a laissée)… Mais en faite tu n’as jamais vu réellement tout ça de tes propres yeux. Tu te rappelles juste tes cours de biologie à l’école. OK ?
Bon et là tu va me dire : mon petit Max (quelle familiarité !) c’est bien joli tout ça mais je suis pas complètement demeurée non plus (Gaaa) et je sais bien que les médecins anatomistes eux ils ont vu toutes ses choses de leur propres yeux…
Ouais. Sauf que… Tous les objets que l’on perçois autour de soi (la réalité quoi…) qu’ils soient organiques ou non sont des constructions mentales. En effet tu ne vois jamais un objet simultanément sous toutes ses faces n’est-ce pas ? Tu ne vois pas non plus l’intérieur de cette objet et pourtant tout objet matériel quelqu’il soit (même une feuille d’or de un micron d’épaisseur) est censé être tri-dimentionnel et donc occuper un certain volume dans l’espace. Volume constitué d’une certaine matière, bois, métal, chair, qui elle-même est constituée d’atomes ou d’un combinaison onde/corpuscule ou d’autre chose selon ce que te permet d’imaginer ta propre culture scientifique ou non.
J’avais déjà essayé d’expliquer ça un peu ici (Catégorie Philolector) mais bon c’est moins évident que « Pousse-mousse, tu pousses et ça mousse »…
Faut lire Descartes et après Husserl et éventuellement être un peu agité du cerveau (pardon de l’esprit) ça aide c’est sûr
Tout ça pour dire que la science c’est cool mais ça n’apporte pas de réponses fiables à tous les problèmes étant donnés que les notions les plus fondamentales ne sont pas remises en question au commencement du travail scientifique (un peu plus dans la physique). La recherche philosophique et la littérature ont encore beaucoup à dire…
Biz

Écrit par : Jacques Chancelle est une friteuse électrique | 06/06/2006

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