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25/07/2006

Lézarde sous le soleil (fin)

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Le lézard veut reprendre la parole, mais j’ai l’impression qu’il a des difficultés à articuler. Sa nature animale le gêne, visiblement…

- Je te préviens lézard, si tu veux encore me faire chier avec tes réflexions débiles je t’écrase d’un coup d’un seul !

- La mort m’en fiche ! répond le vil animal. Si tu me tues tu mourras aussi. Je ne suis pas différent de toi.

Le lézard ne serait pas dû au hasard ? Les questions se bousculent dans ma tête. Qui suis-je ? Qui est-il ? Que me veut à la fin ce reptile lilliputien ? Que pourrait désirer un reptile en dehors de sa pitance ? Alors qu’il cesse de me mordiller le lobe de l’oreille ! Je trouve ça déplacé !

On oublie toujours de nous mettre en garde contre les lézards, mais dans chaque ville, sur chaque mur décrépit et sali, les petites bêtes sont là qui attendent, qui nous observent en silence. Un silence qui en dit long sur leurs intentions malveillantes…

Quand je me retourne pourtant, qu’est-ce que je vois ? Ça pue la charogne et des ombres se déplacent sur l’asphalte défoncée, je sens la mort qui rôde, et les lézards le savent aussi. Ils tournent tous leur tête en amande vers moi. Je leur demanderais bien comment ils savent, eux aussi, mais je n’ose pas. Mes cordes vocales sont gelées, mes mains tremblent, mes forces m’abandonnent. Je vais peut-être me rendre. A qui ? A cette absence ? Dans ce vide que les lézards observent avec résignation ?

Ils savent très bien de quoi il s’agit lorsque la faucheuse écarlate sectionne avec délicatesse nos jambes trop longues et trop fragiles. Les lézards savent bien ce que signifie fendre l’os, rompre le fil qui relie la vie à la vie. Ça ne s’enchaîne plus, ça dépérit et puis ça meurt. Le processus normal de la chute, la trajectoire de tout animal et l’humain ne fait pas exception à la règle… L’animal le plus déviant de tous, celui dont la réflexion repousse le naturel, doit lui aussi s’incliner et laisser la terrible faux trancher les racines du vrai. L’authenticité, l’amour de la justice, la droiture, l’équité, tout ça ne sert à rien contre l’ultime ennemi…

J’ai souffert d’un déséquilibre à force de trop me pencher pour jauger le reptile. Dans le déséquilibre les frontières ne se superposent plus. On déborde, l’esprit déborde sur l’infini. Un seul regard suffit pour ne plus jamais être le même. Une seule fois regarder hors du cadre, éprouver ce sentiment terrible, extrême, d’effritement. Je n’aurais jamais pu m’imaginer que l’infini allait perforer mes rétines le temps d’une fraction de seconde ! Le temps également devient minuscule, rétréci. Hors du temps, hors du tout, il se passe autre chose, très loin et tout près, sans distance, sans forme. Un néant saisissable, une façon de penser au-delà de la pensée, chevaucher l’obstacle, traverser les barreaux du sens et se faire la belle hors de l’univers dans la suprême extériorité…

Les lézards ne peuvent pas comprendre ce genre d’expérience, ils n’ont pas le vécu nécessaire. Le soleil les abrutit, les rend inertes, fige leur pensée en deçà des limites. Plus on fait le lézard, plus les choses se confondent, forment un bloc, un tout, un univers cohérent mais fermé, fermenté à force de fermeture… Une prison subtile qui renferme entre ses murailles une fausse totalité, un univers fictif en fait. Nier la présence du chaos pour mieux tracer les réseaux géométriques de l’ordonné ? Jamais on ne peut savoir jusqu’où conduit ce processus. La pensée rangée, repliée, empaquetée. Nos chaînes sont les conditions de la vie normale. Le banal, la seule version officielle du réel. L’aliénation est dans l’ailleurs paraît-il ? mais au-delà des barreaux et des limites comment pourrions-nous nous sentir plus aliénés ? Je ne comprends pas. Le lézard non plus, il s’est endormi on dirait. Je regarde cette peau verte et ridée, verte comme la nature. Contre nature, je suis trop pâle…

 

ML 2002

06/07/2006

Lézarde sous le soleil (suite)

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Mon toucher est paradoxal, il m’approche autant qu’il m’éloigne des choses molles ou fermes, rugueuses ou élastiques. Pourtant je touche à tout, mais les yeux aveuglés on ne reconnaît plus bien les formes. Le lézard se moque, je le sens bien. Il se moque de ma cécité. J’ai cessé de voir pour ne pas me blesser avec ces éclats de verre qui traversent ma rétine au moindre contact. La réalité me repousse, avec ses piquants hérissés. Je touche du bout des doigts et je me pique… Le sang se répand à mes pieds et je me sens vidé. La réalité me repousse autant qu’elle m’absorbe et le lézard regarde tout ça d’un air narquois. Seulement ça l’intrigue quand même, ce mouvement de va et vient entre la matière et l’anti-matière, entre moi et eux, les objets, vivants ou morts… Moi cela me semble banal tant j’y suis habitué à cette danse avec les éléments. J’en vois de toutes les couleurs, je suis secoué, démembré, décapité et puis soudain tout rentre dans l’ordre ! La réalité m’entraîne à nouveau vers son sas de sécurité. Je décompresse, mes poumons se vident et je sens le poison me quitter jusqu’à la fois suivante, le prochain dérapage…

Je suis le lézard, il a finalement choisi de me guider. Il me répète : « suis moi, suis moi… » mais j’ai l’impression de ne pas très bien comprendre. On dirait qu’il m’affirme sa certitude d’être lui-même : « suis moi ». Un curieux décalage du sens. Je ne sais plus trop où j’en suis. C’est tellement vague le langage… alors quand en plus c’est un animal qui s’exprime… Je me penche encore un peu plus, je tends l’oreille, perçois une sorte de grésillement. Le lézard me dévisage, son regard exprime plus que jamais une lucidité et une intelligence diaboliques. On dirait qu’il va ouvrir sa gueule démesurément et qu’elle va m’engloutir, comme dans un dessin animé de Tex Avery ! Pourtant je ne suis plus un enfant à ce qu’on m’a dit. Je ne crois plus que ce genre de chose soit possible.

Tuer l’enfant. Tuer l’enfant qui est en soi. Voilà sans doute une bonne façon de grandir ? devenir enfin un adulte, un être accompli et équilibré ? L’auto-avortement comme preuve de maturité. Mais je redoute quelque peu les complications toujours possibles dans ce type d’opération. L’embryon se rebelle. Je le sens bien qui remue dans mon ventre. L’ambition d’un embryon c’est la vie, mais je veux grandir alors il faut se résigner.

- Qu’en penses-tu lézard ?

Le Lézard sourit et hoche la tête. Il m’approuve et ça me dégoûte. On ne devrait jamais écouter un lézard sans se méfier. Le lézards ne peuvent pas bien comprendre les humains…

Mais suis-je un humain ? Jusqu’à quel point ? Même quand je regarde la pub à la télé ? L’humanité a peut-être disparu depuis longtemps ? On nous fait seulement croire le contraire, mais parfois c’est flagrant ! On se rend bien compte qu’il n’y a pas grand chose d’humain par ici. Les camps de concentration, jusqu’à quel point c’est encore le règne de l’humain ? Jusqu’au point zéro ? Le point de la pure négation ? L’autodestruction du même par le même ? Finalement nous ne sommes peut-être pas si éloignés que ça du lézard ? Le lézard aime la lumière, le soleil, mais il se cache dans l’ombre, entre deux pierres, dans les fissures…  Moi aussi, je rentre la tête dans ma propre fissure parfois, quand la lumière me fait trop mal au yeux. C’est la raison pour laquelle j’ai fracturé mes os. Pour pouvoir mieux m’abriter dans les cavités. La chair autour de mon squelette m’éloigne trop de mon centre, il me fallait plus de proximité avec moi-même, il fallait que je puisse déguster la moelle de mes propres os, me reposer à l’intérieur de mon corps éventré comme dans le tronc creux d’un vieille arbre mutilé par la foudre. Quoi de mieux que sa propre chair pour y bâtir son habitat ? Des murs que l’on connaît très bien, que l’on a vu naître au même instant que la première étincelle de conscience…

 

ML 2002

 

 

 

01/07/2006

Lézarde sous le soleil (suite)

 

 

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Le lézard m’ennuie à toujours se moquer. Se moquer de moi, se moquer du lendemain, se moquer de moi fuyant vers le lendemain. Moi, je veux bien qu’on se moque, mais qu’est-ce que ça signifie au juste ? qu’est-ce qu’on attend de moi ? Que veux-tu le lézard ? Tu me réponds ? Tu dors ? Tu lézardes ? Aimes-tu les arts ? Alors remues-toi ! Au travail ! L’écriture t’appelle, elle ne peut pas se faire sans toi. Elle se nourrit de ton sang, noir à force de pesanteur, ton sang de rampant qui adhère à la terre.

Le lézard me sourit maintenant. Est-ce possible ? Je dois être dingue, la fissure a gagné du terrain, la lézarde est remontée depuis le dos jusqu’à la nuque. Mon crâne s’est fissuré comme la coquille du poussin ! Les lézards ne sourient pas… normalement. La normalité est une notion importante, un rempart solide, le dernier des barrages empêchant que les eaux froides de la folie n’envahissent la terre. Mais les lézards, à force de sourire, vont faire céder cette muraille. La rupture est imminente. Il n’en faut pas plus qu’un lézard désobéissant pour que le monde meurt, asphyxié sous les eaux. J’aimerais éviter la catastrophe, mais en même temps, je ne peux m’empêcher de contempler le petit animal, et d’écouter ce qu’il dit… Il ne dit pas grand chose d’ailleurs, il marmonne. Il n’est pas content. Et moi, est-ce que je suis content peut-être ? Le lézard se hasarde à évoquer le passé proche, quand il n’était encore qu’un microbe, une cellule luttant pour sa survie. Je lui demande pourquoi il me raconte ça. Il me répond que c’est important, il me dit que moi aussi je n’étais rien avant, une larve, une poussière de matière transbahutée de ci de là… Et alors ? je lui réponds à mon tour. Qu’est-ce que ça peut bien foutre que je sois né du néant ? Il continue et me dit que sans passé je suis comme amputé d’un bras. Et comme, en plus, je ne suis même pas un lézard, mon bras ne repousse pas ! Je lui ai répondu qu’il exagérait, que l’absence de passé ça n’était pas si grave. A quoi ça sert le passé, puisque ça n’existe plus ? Mais le lézard réplique qu’on ne peut pas se passer du passé. Alors moi je bombe le torse et lui prétends qu’il se trompe, que pour preuve mon passé à moi je lui crache dessus, je le piétine, j’en ai rien à foutre du passé ! Seul le présent me fait bander ! Et le future c’est un peu comme un film dont on peut assurer la mise en scène ! C’est bien de pouvoir comme ça se projeter très loin au milieu de l’écran… Devenir pendant longtemps. Devenir, devenir, devenir, devenir, encore et encore et encore, tant de personnages, jusqu’à ce que même la mort nous oublie, à force…

- Mais elle ne nous oublie jamais, répond le contrariant lézard. Ton passé, tes racines, poursuit-il, si elles sont coupées comment veux-tu continuer à survivre ? Si la sève ne monte plus jusqu’aux branchages, l’arbre ne peut que pourrir.

- Tu m’ennuies lézard. Je ne suis pas un arbre, je ne suis pas en bois. Mon corps respire, mon cœur envoie le sang dans les artères et produit les sentiments, mon cerveau n’a pas besoin de puiser dans les sous-sols pour sécréter des images et des sensations.

Le lézard avait son compte, il n’osait plus répondre et cherchait un coin pour se réfugier, une lézarde dans le crépis peut-être, mais il n’y en avait pas. Tout semblait trop neuf, les murs n’avaient pas de passé, il ne pouvait plus s’échapper…  J’aurais même pu l’écraser, d’un seul coup de talon. Il ne s’y attendait sûrement pas, mais j’ai préféré ménager mes forces. Les forces il m’en faudra, pour remonter cette pente, très lisse, trop lisse, sans fissure et sans prise pour mes doigts de prestidigitateur paraplégique…

 

ML 2002