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07/06/2006

ERASERHEAD: le film hors monde

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Comment décrire un tel film qui eut longtemps la réputation d’être l’œuvre la plus étrange de toute l’histoire du cinéma ?

Le premier long métrage de David Lynch et aussi celui qui condense mieux que tous ses chefs d’œuvres ultérieurs l’esthétique, l’esprit et l’univers étrange inquiétant et surréaliste de ce réalisateur hors normes.

Ce film, Lynch s’y est investi probablement plus que dans tout autre. Réalisant pratiquement tout de ses propres mains avec une petite bande de joyeux allumés pendant près de cinq ans (de 1972 à 1977) durant lesquels le tournage dut souvent être interrompu pour cause de moyens financiers insuffisants. Et tout concevoir de ses propres mains Lynch le bricoleur de génie adore ça (il lui arrivera souvent par la suite de fabriquer lui-même jusqu’à des décors ou des meubles figurant dans ses films).

Parce que son univers est infiniment singulier, précisément, moins il délègue et plus le résultat final sera fidèle à sa propre vision intérieure.

Eraserhead ne ressemble à rien de ce qui avait déjà été tourné jusque là. D’ailleurs Lynch prétend lui-même ne pas être cinéphile. On peut quand même songer au Persona de Bergman pour la forme non réaliste et aussi ses grandes pages blanche qui viennent parfois s’intercaler au milieu des images noir et blanc pour suggérer un sentiment d’abstraction, une présence/absence de la plus grande étrangeté. On pense aussi, bien entendu, aux vieux films en noir et blanc du début de l’ère du septième art. Sauf qu’ici toute référence nostalgique au passé est gommée par une atmosphère totalement a-temporelle. Par contre Lynch influencera par ce film un certain nombre de ses successeurs (Darren Aronofsky, Guy Maddin, Virgil Widrich )

Pour mieux comprendre Eraserhead il n’est pas inutile de se reporter au film qui va lui succéder et dont la forme est à la fois proche et beaucoup plus conventionnelle. Presque formatée dans le moule hollywoodien !! Du moins en apparence…

En effet Elephant man mettra en scène le thème somme toute assez rebattu de l’exclusion et de la ségrégation dans ce qu’elle peut avoir de plus universelle. A un détail près, et de taille, c’est qu’ici le regard du spectateur devra affronter véritablement le visage de ce qui pour le jugement du plus grand nombre relève en apparence sans ambiguïté aucune de la véritable monstruosité.

Eraserhead présentait un démarche analogue mais d’une manière bien plus radicale encore. Le bébé monstre d’Eraserhead enfanté on ne sait trop comment par Henry (Jack Nance) et Mary (Charlotte Stewart) pourrait être d’une certaine manière figurer l’enfance, ou plutôt la naissance, de l’homme éléphant lui-même. Ici la démarche est poussée à l’extrême, quasi crépusculaire. C’est une remontée aux origines de la détresse humaine la plus incontournable, la plus terrible aussi.

Là où l’homme éléphant pouvait encore se prévaloir d’une forme de séduction sur son entourage, racheter en quelque sorte l’affront supposé par une société aux normes esthétiques et morales depuis toujours imposées et bornées, en dévoilant peu à peu son extrême sensibilité et les richesses cachées de son âme, le bébé monstre d’Eraserhead ne peut qu’exprimer une forme de détresse et d’impuissance absolument radicale et absolue. Celle du nouveau né dont le pouvoir d’attendrissement sur son entourage et d’autant plus réduit qu’à l’impuissance d’une conscience à peine émergeante s’associe la barrière de la laideur physique la plus repoussante. Elephant man sera l’illustration de cette laideur physique (en vertu évidemment des normes esthétiques d’une société donnée) qui dissimule aux autres la beauté et la finesse d’âme de celui qui l’arbore.

Sur le même modèle d’interprétation on pourrait énoncer que Eraseread, bien qu’antérieur, va plus loin encore en proposant une allégorie de la détresse morale et intérieure la plus inimaginable (celle peut-être du drogué, du malade mental, du dépressif. Toute situation où l’âme elle-même se voit désarmée) associée à la tare physique.

Dans ces deux films le message n’est pas seulement un pointage moral qui pourrait s’énoncer par un slogan du type : « voilà les erreurs que nous commettons lorsque nous jugeons un individu à partir de sa seule apparence ».

Je pense que l’extraordinaire beauté de la mise en scène permet aussi à Lynch de montrer combien nos jugements esthétiques eux-mêmes sont inconsciemment conditionnés en aval par des préjugés qui relèvent de la morale, elle-même largement modelée par les peurs séculaires de l’humanité et en particulier la crainte ultime de la mort.

Pour le quidam dont l’éveil aux formes esthétiques véritables reste à l’état latent, la difformité physique évoque une forme dérangeante de désordre, de chaos et même de décomposition qui rappelle certainement plus ou moins consciemment la maladie, la déliquescence de la chair en putréfaction des cadavres et la mort.

( D’ailleurs Elephant Man se situe à l’époque puritaine de l’Angleterre victorienne. La maladie, à plus forte raison les malformations, pouvaient certainement encore y être considérées comme des signes suspects relevant d’une obscure punition divine).

D’où un rejet de cette catégorie de représentations. A l’inverse, une sensibilité suffisamment aiguisée (celle de l’artiste) ou bien, phénomène très intéressant, un changement d’attitude qui par empathie conduit à porter un regard différent et compatissant sur l’individu qu’on avait d’abord rejeté comme mu par un réflexe comportemental bien implanté, va permettre une acuité accrue du regard devenu plus impartial et qui dévoilera à celui qui en fait l’expérience un nouveau champ d’observation d’une richesse insoupçonnée au sein duquel les valeurs esthétiques, de se fait, peuvent basculer au point que ce qui fut jugé repoussant par les masses conditionnées apparaîtra sous un nouveau jour.

Pour le dire de façon plus triviale, une personne dont la réceptivité est limitée et qui regarde Eraserhead n’y verra probablement qu’un film gore assez répugnant greffée sur l’histoire d’un homme, Henry, travaillé par l’angoisse du couple et d’une paternité non désirée et mettant en scène un écœurant petit monstre qu’il vaudrait mieux au plus vite jeter à la poubelle ! Alors que pour nous qui sommes fascinés et profondément touchés par cette œuvre le « petit monstre » en question qui suffoque terrassé par la fièvre nous paraît un être infiniment aimable et attendrissant. Le tout baignant dans une atmosphère d’une noirceur totale, au propre comme au figuré, et néanmoins d’une beauté hallucinante. Question de point de vue…

Celui de David Lynch est à la fois extrêmement dramatique mais sublimé par une esthétique des abîmes qui fait de chaque plan un magnifique tableau et atténuée aussi par un humour à la Beckett, qui évoque les comportements clownesques de la démence. Le repas chez les parents de Mary en étant l’exemple le plus significatif.

Le film tout entier baigne dans une atmosphère de régression. Quelque chose qui nous renvoie à la nuit sous toutes ses formes (La majeur partie du film a d’ailleurs été tournée de nuit). Celle qui envahit tout âme en détresse et aussi ce fond obscur parce qu’hermétique à la grille de lecture de la conscience rationnelle et lucide, ces abysses de l’inconscient individuel ou même collectif, à la racine même de toute humanité, ou de toute forme d’expérience, fut-elle la plus primitive, discrète, infime…

La sensation d’oppression est accentuée par la B.O, essentielle, qui diffuse d’incessants bruits d’usine ou de tuyauteries.

Ce qui est très frappant dans plusieurs scènes c’est le regard du personnage principal, que cette paternité visiblement impromptue laisse tout d’abord dans l’expectative. Ce regard noyé dans l’ombre, scintillant d’une tristesse et d’une tendresse désarmante évoque énormément celui d’un… chien !

D’ailleurs en écho de cette impression lors du rendez-vous chez les parents une chienne allaite bruyamment ses petits sous les yeux du jeune couple !

J’y vois là encore un signe de régression. Un retour à l’animalité. Non pas celle qui relève de la part de bestialité instinctive mais plutôt comme une animalité mythique synonyme d’un retour aux origines les plus radicales et épurées de la vie.

Là où la beauté peut naître de l’extrême simplicité, de l’extrême faiblesse… Ce lieu de nulle part où parfois peut apparaître une petite lueur. La magie inattendue et libératrice que « la femme du radiateur » (Un curieux ange dont les joues un peu monstrueuses sont gonflées comme d’énormes testicules !) peut soudain faire jaillir en déchirant le manteau des ténèbres, en révélant qu’il existe « autre chose » un innommable, mais qui crée une ouverture. Un in-fini qui échappe à l’enfermement de la souffrance. Un paradis où Henry serait enfin libéré du poids aliénant de cet enfant étrange et inattendu qui fait fuir sa femme et fait peur à sa séduisante voisine de palier.

Eraserhead signifie « tête de gomme ». En effet la tête de Henry, autrement dit, le siège de sa raison consciente et discursive se verra subir un curieux sort à la fin du film … De la substance même de ce cerveau souffrant sera extraite une précieuse matière. Curieuse pierre philosophale capable de gommer les mots, de privilégier la pure vision, donc, au langage. A l’image du film lui-même (il y a très peu de dialogues) et peut-être pour surmonter l’angoisse que le langage rationnel (celui qui vient de la tête) reste impuissant à juguler.

Henry, qui est censé travailler dans une imprimerie, semble d’ailleurs accorder une importance particulière à ces mini copeaux en spiral que l’on obtient en taillant les crayons (Même si il est vraiment difficile de distinguer précisément cette image). Il en recueil un précieux exemplaire qui par la suite se modifie, acquière une forme plus organique, comme une petite larve prête à puiser dans la terre des substances nutritives. Comme si la conscience éveillée et responsable (Le crayon bien taillé, prêt à servir le langage de la raison, lucide et affûté. Responsable.) du père qui reconnaît malgré tout son enfant était indissociable de cette élan organique, sexuel, en quête d’une liberté que les contraintes sociales et les coups du sort lui interdisent. 

Eraserhead est un film radical. Une œuvre initiatique, au sens le plus général que l’on puisse donner à ce terme. Vous n’en reviendrez pas inchangé. 

ML   


 

00:35 Publié dans Cinémental | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : Cinéma

01/06/2006

Le cinéma de Laurent Vayriot

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L’été dernier, déambulant au fil d’un forum très Minneapolis sound, je remarquai qu’au cœur de la nuit peu d’individus squattaient la bande passante si ce n’était un certain Mescal… Dans la signature de ses messages jamais dépourvus d’humour l’adresse d’un site presque éponyme : http://www.mescalitospictures.com/Htms/accueil.htm  Par simple curiosité je m’y rends et réalise que le sieur Mescal de son vrai nom Laurent Vayriot est cinéaste et qu’il a déjà à son actif trois courts métrages qu’il a écrits, produits et réalisés… Dans la foulée me voilà en train de télécharger sur le site son court intitulé La choisie… Puis, sans conviction particulière, je commence à mater l’objet. Et là… Je réalise… Je réalise que c’est vraiment pas mal… Mieux que ça… Ce court est magnifique. Envoûtant par cette photographie somptueuse faite de forts contrastes noir et blanc, de clairs obscurs magnifiques suggérant une atmosphère onirique et renforcés par des costumes et une architecture médiévale qui évoquent davantage la magie du conte que la référence historique.  Hommage perceptible à Murnau (L’Aurore, Nosferatu, Faust…) On pense aussi à La chute de la maison Usher (Jean Epstein 1928) et à de lointaines influences du film de genre gore (Hellreiser notamment pour les scènes dans l’asile). Putain ! Je me dis que ce gars là a vraiment une patte, un style, une véritable écriture cinématographique !! Ce qui pour moi est toujours le plus important au-delà même du scénario. Les scénarios, Laurent les écrit d’ailleurs aussi lui-même et son penchant pour la chose écrite est largement perceptible dans ses films (rôle principal de l’écrivain en quête d’inspiration dans S’en sortir, le "Livre du Choix" dans La choisie…). Il est aussi musicien. Mais alors vous me direz y sait tout faire c’gars là ou quoi ? De source sûre il est nul au criquet et son manque de dextérité dans l’exécution du tao du « héron ivre » version Kung-fu hung gar style du Nord ne vaut pas tripette (Et oui mec, on peut pas être bon partout alors sans rancune…).

Mais je sens que je m’égare ( pas mon genre pourtant). Laurent c’est un gars loyal, honnête et droit (à moins que ça soit une chanson…). Mais y faut pas non plus le faire chier. Un peu soupe au lait parfois. Et jamais le dernier pour la déconne ça vous pouvez me croire… Bref, un individu assez multi-facettes dont la richesse de la personnalité se retrouve tout naturellement dans ses films :

La noirceur magnifique portée par les thèmes de la folie et de la magie, du conte, qui imprègnent La choisie, dans laquelle on peut voir aussi une certaine allégorie du passage parfois tragiquement manqué d’une adolescence avide de mondes imaginaires à l’âge adulte et à sa frustrante rationalité. Passage que, en l’occurrence, pour la jeune protagoniste de cette sombre histoire, l’on devine avoir été précipité par le traumatisme irréversible d’un viol.   

L’humour grand guignol et un peu trash, à la Dupontel, de Mamie qui, derrière la façade de la simple comédie pose le problème de la vieillesse et du manque de respect parfois manifeste des jeunes générations envers leurs aînés aux cheveux blancs.

Le questionnement sur l’acte de création et sur le désespoir qui guette toujours l’artiste pris en tenaille entre la nécessaire solitude quasi ascétique de son travail et les astreintes d’une vie sociale et en l’occurrence de sa vie de couple, le tout vu sous l’angle de l’ironie, dans S’en sortir.

L’interrogation sur la mort et ses différentes approches culturelles ou individuelles dans le projet de court pour l’instant avorté Euthanamour.

Laurent a également réalisé un clip pour la chanson « Plus personne » du chanteur français PYR et il travaille actuellement sur son plus gros projet : son premier long métrage intitulé L’anniversaire de Mina ! La rentrée en préparation ne devrait plus trop tarder. Mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant si ce n’est qu’il s’agit quand même d’une importante production européenne, voire internationale, pour un thriller psychologique avec peut-être une actrice américaine « bankable » dans le rôle principal… L’avenir d’un nouveau cinéaste français de talent se précise. 

 

Max Lector  

                                                                                                                                    


 

05:50 Publié dans Cinémental | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : Cinéma

17/03/2006

David Cronenberg: cinéaste de l'Interzone

 

 

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Dans les bars de l'Interzone, vous pourriez faire d'étranges rencontres...

 

Qui est David Cronenberg ? Un être excessivement complexe à en juger par la cristallisation sur la pellicule de ses obsessions qu’on hésitera longtemps à classer au rang des rêves excentriques ou des cauchemars schizoïdes… Le concepteur de la « nouvelle chair », notion éminemment énigmatique... Au moins autant qu’un voyage dans l’Interzone avec pour seul guide shooté à mort le grand William Burroughs et ses mangeurs de "viande noire" aux vertus hallucino-initiatiques…

Cronenberg s’immisce jusqu’au cœur de la grand zone d’ombre… Le point aveugle de la réalité soit-disant objective devient son seul objectif. Le monde des pulsions, dont l’aurore pointe comme un œil de feu cruel et phallique au moindre signe de faiblesse d’une conscience de surface solidement gainée par la morale et la société.

Son outil d’investigation sera le film de genre - Fantastique ou science fiction – mais auquel son authentique talent insuffle une irrésistible distorsion car là encore Cronenberg aime jouer avec tous les processus de mutation, montrer la « monstruation »…

Le cinéaste canadien réussit à pousser le genre « fantastique » au-delà même de ses frontières. L’inattendu se produit. La science fiction devient une poésie du mystère posé par les nouveaux archétypes technologiques qui jalonnent notre civilisation actuelle. Une science intuitive, très intuitive, de ces nouveaux fétiches, ces objets magiques, souvent machines ou issus du giron technologique… Les objets ont beaucoup d’importance dans les univers conçus par Cronenberg : les Game-Podes (consoles de jeu) en MetaFlesh (matière semblable à la chair humaine !), le pistolet en os de batracien (eXistenZ), le cafard-machine à écrire, les divers substances sources de mutation comme la « viande noire » (Le festin nu)… Et tous ces monstres issus encore et toujours du croisement entre l’organique et le technologique… Comme s’il pressentait la venue du futur homme mutant (pistolet de chair dans Videodrome).

Cette fameuse « nouvelle chair », croisement quasi incestueux entre le créateur humanoïde et la machine chimérique qu’il a conçue. Et si cette obsession, bien que l’auteur se défende souvent de s’intéresser à la métaphysique, cette fascination à croiser, entremêler, matière vivante et matière inerte (aussi inerte du moins qu’un automate peut l’être par rapport à son modèle humain) était aussi une tentative pour saisir le mystère de l’âme lui-même ? déjouer à la fois les erreurs grossières du matérialisme et celles des visions religieuses qui en fin de compte n’en sont bien souvent qu’un décalque très maladroit enrobée d’un voile éthéré qui n’est que caricature d’un mystère restant profondément insondable.

Où est l’esprit et où est la chair ? Quand nous disons naïvement « où » n’est-ce pas déjà un commencement de confusion ? Une notion spatiale elle-même issue du monde sensible (déjà le monde auquel appartient la chair donc) essentiellement caractérisé par son ossature spatio-temporelle… Si nous avions posé la question en terme de « frontière » entre corps et esprit le même problème aurait aussitôt ressurgi.

Le sol se dérobe littéralement sous les pas de celui qui cherche à sonder cette énigme. Dans ces conditions l’idée cronenberguienne du mélange des genres humaines, animaux, minéraux artificiels (technologie) qui sembla sans doute grotesque à certains l’apparaît beaucoup moins.

Notre classification de la réalité, cette grille d’analyse rationnelle qui nous paraît si souvent aller de soit quant aux données les plus fondatrices de la nature, peut sans doute laisser la place le temps d’un film à une vision « monstrueuse » du monde ou des mondes… (virtuels, réels, charnels, métissés, transmutés) qui paradoxalement nous offrira peut-être un point de vue plus pertinent sur notre monde et ce tissage étrange entre conscience et matière, vivant et inanimé… Dissymétrie de ce regard monstrueux, mutagène, qui déplace ou même dissout les frontières qu’on croyait à tort si bien gardées, opérant ce que Gilles Deleuze aurait nommé une « déterritorialisation ». Un glissement des sens qui induit un glissement du sens. Jusqu’à la comparaison souvent invoquée et souhaitée par Cronenberg entre le travail du cinéaste et celui de l’écrivain.

La pensée rationnelle, pensée de la représentation, des classifications en catégories logiques, en idées générales, selon le schéma pyramidal bien connu (platonicien) est délaissé ici au profit d’une pensée par synthèse disjonctives (le fameux plan d’immanence de Deleuze). Un véritable processus de contamination qui se propage en franchissant toutes les frontières qu’on aurait cru inviolables ( Le visage qui sort de l’écran de télé dans Vidéodrome). Notion souvent présente dans l’univers de Cronenberg même au premier degré (les virus dans Rage ou dans Frissons…) et symboliquement dans les thèmes à connotation sexuelle (pénétration, fusion, viol) et violente (distorsion, déformation des schémas conformistes).

 

 L'écran vivant dans Vidéodrome et son pouvoir de "contamination" sur la réalité  

 

01/03/2006

David Lynch: fureur et mystère

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Si j’emprunte le titre de cette note à celui d’un recueil de poésie du grand René Char ça n’est pas par hasard ou par simple effet de style… Toute l’œuvre de Lynch suinte d’une terrible et lumineuse beauté poétique.

Les contrastes sont partout et d’autant plus extrêmes qu’entre leurs termes, entre les célèbres Twin Peaks d’intensité opposée, entre la brune ténébreuse, le charme vénéneux des nuits interlopes où s’immisce l’ombre du crime et cette blonde pure et presque candide en surface, cette jolie lauréate de concours de beauté (Laura Palmer) sous le soleil nostalgique d’une vie de province bien tranquille, circule comme le perfide serpent de la genèse un arc électrique qui vous fouette littéralement l’âme, qui la fait délicieusement reculer d’effrois devant l’incommensurable abîme ainsi offert à la vision du spectateur investi de la délicate mission de découvreur… Car le nouveau monde est bien là, presque à sa portée. A portée du regard en tout cas… Le monde des dieux terribles aux visages voilés, qui ne daignent communiquer qu’à travers d’étranges messagers mythiques, nains en costume aux couleurs de l’aurore, géant au crâne néolithique ou enfant magicien. Sorcière berçant son enfant bûche enfanté de la terre noire des rêves, celle où se dissimule d’étranges cryptes aux murs voilés de rouge… Etres au corps mutilé qui ont dans d’autres dimensions les pouvoirs que la réalité leur a ôtés… Méchants à la face d’ogres mythologiques dont seule la noirceur d’âme caricaturale s’avère capable de défoncer comme un bélier les murs cendreux du cauchemar.

Bienvenue sur la Lost highway. L’autoroute sur laquelle la sensation de vitesse ou peut-être de chute sans fin sous le soleil de minuit procure l’ambivalente extase. 

 

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Twin Peaks: la red room