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06/07/2006

Lézarde sous le soleil (suite)

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Mon toucher est paradoxal, il m’approche autant qu’il m’éloigne des choses molles ou fermes, rugueuses ou élastiques. Pourtant je touche à tout, mais les yeux aveuglés on ne reconnaît plus bien les formes. Le lézard se moque, je le sens bien. Il se moque de ma cécité. J’ai cessé de voir pour ne pas me blesser avec ces éclats de verre qui traversent ma rétine au moindre contact. La réalité me repousse, avec ses piquants hérissés. Je touche du bout des doigts et je me pique… Le sang se répand à mes pieds et je me sens vidé. La réalité me repousse autant qu’elle m’absorbe et le lézard regarde tout ça d’un air narquois. Seulement ça l’intrigue quand même, ce mouvement de va et vient entre la matière et l’anti-matière, entre moi et eux, les objets, vivants ou morts… Moi cela me semble banal tant j’y suis habitué à cette danse avec les éléments. J’en vois de toutes les couleurs, je suis secoué, démembré, décapité et puis soudain tout rentre dans l’ordre ! La réalité m’entraîne à nouveau vers son sas de sécurité. Je décompresse, mes poumons se vident et je sens le poison me quitter jusqu’à la fois suivante, le prochain dérapage…

Je suis le lézard, il a finalement choisi de me guider. Il me répète : « suis moi, suis moi… » mais j’ai l’impression de ne pas très bien comprendre. On dirait qu’il m’affirme sa certitude d’être lui-même : « suis moi ». Un curieux décalage du sens. Je ne sais plus trop où j’en suis. C’est tellement vague le langage… alors quand en plus c’est un animal qui s’exprime… Je me penche encore un peu plus, je tends l’oreille, perçois une sorte de grésillement. Le lézard me dévisage, son regard exprime plus que jamais une lucidité et une intelligence diaboliques. On dirait qu’il va ouvrir sa gueule démesurément et qu’elle va m’engloutir, comme dans un dessin animé de Tex Avery ! Pourtant je ne suis plus un enfant à ce qu’on m’a dit. Je ne crois plus que ce genre de chose soit possible.

Tuer l’enfant. Tuer l’enfant qui est en soi. Voilà sans doute une bonne façon de grandir ? devenir enfin un adulte, un être accompli et équilibré ? L’auto-avortement comme preuve de maturité. Mais je redoute quelque peu les complications toujours possibles dans ce type d’opération. L’embryon se rebelle. Je le sens bien qui remue dans mon ventre. L’ambition d’un embryon c’est la vie, mais je veux grandir alors il faut se résigner.

- Qu’en penses-tu lézard ?

Le Lézard sourit et hoche la tête. Il m’approuve et ça me dégoûte. On ne devrait jamais écouter un lézard sans se méfier. Le lézards ne peuvent pas bien comprendre les humains…

Mais suis-je un humain ? Jusqu’à quel point ? Même quand je regarde la pub à la télé ? L’humanité a peut-être disparu depuis longtemps ? On nous fait seulement croire le contraire, mais parfois c’est flagrant ! On se rend bien compte qu’il n’y a pas grand chose d’humain par ici. Les camps de concentration, jusqu’à quel point c’est encore le règne de l’humain ? Jusqu’au point zéro ? Le point de la pure négation ? L’autodestruction du même par le même ? Finalement nous ne sommes peut-être pas si éloignés que ça du lézard ? Le lézard aime la lumière, le soleil, mais il se cache dans l’ombre, entre deux pierres, dans les fissures…  Moi aussi, je rentre la tête dans ma propre fissure parfois, quand la lumière me fait trop mal au yeux. C’est la raison pour laquelle j’ai fracturé mes os. Pour pouvoir mieux m’abriter dans les cavités. La chair autour de mon squelette m’éloigne trop de mon centre, il me fallait plus de proximité avec moi-même, il fallait que je puisse déguster la moelle de mes propres os, me reposer à l’intérieur de mon corps éventré comme dans le tronc creux d’un vieille arbre mutilé par la foudre. Quoi de mieux que sa propre chair pour y bâtir son habitat ? Des murs que l’on connaît très bien, que l’on a vu naître au même instant que la première étincelle de conscience…

 

ML 2002