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17/04/2007

Culture et fromage râpé

         
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  Jacquelin Cumouille                 Un morse


Le thème d'aujourd'hui : un écrivain aux cabinets.


Nous avons la chance de recevoir aujourd’hui dans notre émission le célèbre écrivain et intellectuel Jacquelin Cumouille pour son dernier ouvrage qui le fait pressentir pour le prix Goncourt : Dieu est-il en plastique ? 

- Bonjour Jacquelin Cumouille.

- A vos souhaits.
- Pourriez-vous évoquer succinctement les conditions assez cocasses je crois qui vous ont poussé à rédiger ce qui allait devenir ce chef d’œuvre.

- Oui très volontiers. Eh bien c’était un dimanche après-midi chez ma sœur et mon beau frère le célèbre Hector-Xavier-Bertand Duflan. J’avais repris du rôtis de veau en sauce et je me sentis soudain envahi d’une formidable sensation de… comment dire.

- Le sentiment de la vanité des nourritures terrestres ?

- Oui ! C’est cela-même ! J’eus une très forte envie de chier ! Et vous savez mon beau frère à entièrement retapissé les toilettes avec de la peau de saumon finlandais ce qui en fait un lieu très propice à la…

- Défécation ?

- Mais non ! A la méditation. Crétin…

- Et alors ?

- Alors j’étais installé là sur le trône, les viscères contractées quand je fus frappé d’une vision !

- Dieu vous est apparu ?

- Non une vision d’horreur ! Un visage m’observait par la lucarne.

- Un paparazzi ?
- Non personne n’avait commandé de pizza ! C’était un faciès d’une laideur exemplaire. On aurait cru François Bayrou en femme.

- Quel horreur !

- Et je ne voyais que son visage ! Sans quoi j’aurais sûrement fait une syncope.

- Mais qui était cette créature ?

- Vous me connaissez j’ai tout de suite imaginé le pire.

- Un spectre ?

- Bien pire.

- Pierre Bellemare déguisé ?

- Oh… Vous êtes dépressif ou quoi ?! Non j’ai pensé à l’immonde voisin de mon beauf et à ses terribles expériences culinaires. Il a plusieurs fois tenté de nous empoisonné en nous apportant ses fameux ovaires de castor farcis à la graisse d’oie frigide. Une tradition séculaire de sa Moldavie natale paraît-il…

- Et c’est à partir de là que vous est venue l’idée première de votre ouvrage ?

- Tout à fait. Il fallait je me venge de cette situation humiliante. J’ai changé le nom, mais le personnage principal qui se fait empalé page 12 en réalité c’est bien lui.

- D’après certains critiques littéraires comme Jean-Pierre Pernaut ou M Pokora de nombreuses allusions mystiques parsèment le livre, comme le suggère d’ailleurs habillement le titre. D’où vient-il d’ailleurs ce titre énigmatique : Dieu est-il en plastique ? 

- Heu… c’est mon éditeur Marcel Piedsplat qui m’a suggéré de modifier les premiers mots suite au succès du Da Vinci Code. Au départ je voulais l’appeler : Le tabouret est-il en plastique ?

- Oui ça… ça sonne pas pareil. Mais… c’est pas mal aussi.

- Je vous dispense de vos commentaires d’analphabète diabétique.

- Pardonnez-moi. Heu… On dit aussi que vous avez été très influencé par l’écrivain Michel Houellebecque…

- Pas du tout ! Je préfère de très loin l’œuvre de Jean-Charles Ponlévecque et surtout son premier livre : Que fais-tu fétu ?

- Quel est le sujet ?

- Comment ? Vous ne l’avez même pas lu ? Vous êtes vraiment un minus. Je suis sûr que vous préférez le pepsi au coca. Belle mentalité ! Le chef d’œuvre Que fait-tu fétu ? de mon confrère relate le parcours épique et pittoresque d’un fétu de paille à travers les siècles. De la Gaule de Vercingétorix à la machine à laver de la mère Denis dans laquelle malheureusement il périt tragiquement noyé au chapitre 3056.

- Heu… Et quels points communs pensez-vous posséder avec le philosophe Heidegger ?

- La forêt noire.

- J’ignorais que vous aviez vécu en Allemagne ?

- Non. La forêt noir le gâteau. C’est ma pâtisserie favorite.

- Vous n’aviez pas annoncé la rédaction d’une suite du grand livre de Heidegger Etre et Temps ?

- Tout à fait. Cela s’appellera Etre étendu et je tenterai d’y démontrer que le temps passe plus vite en position allongée sur un lit que en équilibre renversé la tête posée sur un fil tendu à cinquante mètres au-dessus du sol.

- Et Nietzsche ?

- Bof… Ca tourne un peu en rond, mais bon, pour un morse c’est pas mal.

- Vous reprendrez bien des chips ?

- Vadé rétro satanas et diabolo !

- Et bien c’est sur cette note d’espoir et de foi en l’avenir d’un monde meilleur où les lainages seront les vrais leaders que nous allons rendre l’antenne en remerciant encore Jacquelin Cumouille pour cet entretient exclusif.

- Y’a pas de quoi, de toute façon j’avais rien à faire, mon professeur de claquettes s’est coincé les testicules dans un ouvre-boîte.


P.S : peu après cette interview, par souci de faire le point et aussi pour renouer avec ses origines de forain, Jacquelin Cumouille a décidé de renoncer provisoirement à la littérature et s’est retiré dans une troupe de haricots sauteurs trapézistes chiliens ( The Chilicon circus). 

* Suite à la relecture de cette note j’ai décidé de me pendre.

04/09/2006

"Ce qui ne tue pas rend plus fort" Nietzsche

Depuis son entrée dans le coma Gérard avait une patate d'enfermedium_operation2.JPG

12/08/2006

Aimez-vous les uns les autres (Bon... et si besoin est par la force)

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Boyd Rice

25/07/2006

Lézarde sous le soleil (fin)

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Le lézard veut reprendre la parole, mais j’ai l’impression qu’il a des difficultés à articuler. Sa nature animale le gêne, visiblement…

- Je te préviens lézard, si tu veux encore me faire chier avec tes réflexions débiles je t’écrase d’un coup d’un seul !

- La mort m’en fiche ! répond le vil animal. Si tu me tues tu mourras aussi. Je ne suis pas différent de toi.

Le lézard ne serait pas dû au hasard ? Les questions se bousculent dans ma tête. Qui suis-je ? Qui est-il ? Que me veut à la fin ce reptile lilliputien ? Que pourrait désirer un reptile en dehors de sa pitance ? Alors qu’il cesse de me mordiller le lobe de l’oreille ! Je trouve ça déplacé !

On oublie toujours de nous mettre en garde contre les lézards, mais dans chaque ville, sur chaque mur décrépit et sali, les petites bêtes sont là qui attendent, qui nous observent en silence. Un silence qui en dit long sur leurs intentions malveillantes…

Quand je me retourne pourtant, qu’est-ce que je vois ? Ça pue la charogne et des ombres se déplacent sur l’asphalte défoncée, je sens la mort qui rôde, et les lézards le savent aussi. Ils tournent tous leur tête en amande vers moi. Je leur demanderais bien comment ils savent, eux aussi, mais je n’ose pas. Mes cordes vocales sont gelées, mes mains tremblent, mes forces m’abandonnent. Je vais peut-être me rendre. A qui ? A cette absence ? Dans ce vide que les lézards observent avec résignation ?

Ils savent très bien de quoi il s’agit lorsque la faucheuse écarlate sectionne avec délicatesse nos jambes trop longues et trop fragiles. Les lézards savent bien ce que signifie fendre l’os, rompre le fil qui relie la vie à la vie. Ça ne s’enchaîne plus, ça dépérit et puis ça meurt. Le processus normal de la chute, la trajectoire de tout animal et l’humain ne fait pas exception à la règle… L’animal le plus déviant de tous, celui dont la réflexion repousse le naturel, doit lui aussi s’incliner et laisser la terrible faux trancher les racines du vrai. L’authenticité, l’amour de la justice, la droiture, l’équité, tout ça ne sert à rien contre l’ultime ennemi…

J’ai souffert d’un déséquilibre à force de trop me pencher pour jauger le reptile. Dans le déséquilibre les frontières ne se superposent plus. On déborde, l’esprit déborde sur l’infini. Un seul regard suffit pour ne plus jamais être le même. Une seule fois regarder hors du cadre, éprouver ce sentiment terrible, extrême, d’effritement. Je n’aurais jamais pu m’imaginer que l’infini allait perforer mes rétines le temps d’une fraction de seconde ! Le temps également devient minuscule, rétréci. Hors du temps, hors du tout, il se passe autre chose, très loin et tout près, sans distance, sans forme. Un néant saisissable, une façon de penser au-delà de la pensée, chevaucher l’obstacle, traverser les barreaux du sens et se faire la belle hors de l’univers dans la suprême extériorité…

Les lézards ne peuvent pas comprendre ce genre d’expérience, ils n’ont pas le vécu nécessaire. Le soleil les abrutit, les rend inertes, fige leur pensée en deçà des limites. Plus on fait le lézard, plus les choses se confondent, forment un bloc, un tout, un univers cohérent mais fermé, fermenté à force de fermeture… Une prison subtile qui renferme entre ses murailles une fausse totalité, un univers fictif en fait. Nier la présence du chaos pour mieux tracer les réseaux géométriques de l’ordonné ? Jamais on ne peut savoir jusqu’où conduit ce processus. La pensée rangée, repliée, empaquetée. Nos chaînes sont les conditions de la vie normale. Le banal, la seule version officielle du réel. L’aliénation est dans l’ailleurs paraît-il ? mais au-delà des barreaux et des limites comment pourrions-nous nous sentir plus aliénés ? Je ne comprends pas. Le lézard non plus, il s’est endormi on dirait. Je regarde cette peau verte et ridée, verte comme la nature. Contre nature, je suis trop pâle…

 

ML 2002

01/07/2006

Lézarde sous le soleil (suite)

 

 

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Le lézard m’ennuie à toujours se moquer. Se moquer de moi, se moquer du lendemain, se moquer de moi fuyant vers le lendemain. Moi, je veux bien qu’on se moque, mais qu’est-ce que ça signifie au juste ? qu’est-ce qu’on attend de moi ? Que veux-tu le lézard ? Tu me réponds ? Tu dors ? Tu lézardes ? Aimes-tu les arts ? Alors remues-toi ! Au travail ! L’écriture t’appelle, elle ne peut pas se faire sans toi. Elle se nourrit de ton sang, noir à force de pesanteur, ton sang de rampant qui adhère à la terre.

Le lézard me sourit maintenant. Est-ce possible ? Je dois être dingue, la fissure a gagné du terrain, la lézarde est remontée depuis le dos jusqu’à la nuque. Mon crâne s’est fissuré comme la coquille du poussin ! Les lézards ne sourient pas… normalement. La normalité est une notion importante, un rempart solide, le dernier des barrages empêchant que les eaux froides de la folie n’envahissent la terre. Mais les lézards, à force de sourire, vont faire céder cette muraille. La rupture est imminente. Il n’en faut pas plus qu’un lézard désobéissant pour que le monde meurt, asphyxié sous les eaux. J’aimerais éviter la catastrophe, mais en même temps, je ne peux m’empêcher de contempler le petit animal, et d’écouter ce qu’il dit… Il ne dit pas grand chose d’ailleurs, il marmonne. Il n’est pas content. Et moi, est-ce que je suis content peut-être ? Le lézard se hasarde à évoquer le passé proche, quand il n’était encore qu’un microbe, une cellule luttant pour sa survie. Je lui demande pourquoi il me raconte ça. Il me répond que c’est important, il me dit que moi aussi je n’étais rien avant, une larve, une poussière de matière transbahutée de ci de là… Et alors ? je lui réponds à mon tour. Qu’est-ce que ça peut bien foutre que je sois né du néant ? Il continue et me dit que sans passé je suis comme amputé d’un bras. Et comme, en plus, je ne suis même pas un lézard, mon bras ne repousse pas ! Je lui ai répondu qu’il exagérait, que l’absence de passé ça n’était pas si grave. A quoi ça sert le passé, puisque ça n’existe plus ? Mais le lézard réplique qu’on ne peut pas se passer du passé. Alors moi je bombe le torse et lui prétends qu’il se trompe, que pour preuve mon passé à moi je lui crache dessus, je le piétine, j’en ai rien à foutre du passé ! Seul le présent me fait bander ! Et le future c’est un peu comme un film dont on peut assurer la mise en scène ! C’est bien de pouvoir comme ça se projeter très loin au milieu de l’écran… Devenir pendant longtemps. Devenir, devenir, devenir, devenir, encore et encore et encore, tant de personnages, jusqu’à ce que même la mort nous oublie, à force…

- Mais elle ne nous oublie jamais, répond le contrariant lézard. Ton passé, tes racines, poursuit-il, si elles sont coupées comment veux-tu continuer à survivre ? Si la sève ne monte plus jusqu’aux branchages, l’arbre ne peut que pourrir.

- Tu m’ennuies lézard. Je ne suis pas un arbre, je ne suis pas en bois. Mon corps respire, mon cœur envoie le sang dans les artères et produit les sentiments, mon cerveau n’a pas besoin de puiser dans les sous-sols pour sécréter des images et des sensations.

Le lézard avait son compte, il n’osait plus répondre et cherchait un coin pour se réfugier, une lézarde dans le crépis peut-être, mais il n’y en avait pas. Tout semblait trop neuf, les murs n’avaient pas de passé, il ne pouvait plus s’échapper…  J’aurais même pu l’écraser, d’un seul coup de talon. Il ne s’y attendait sûrement pas, mais j’ai préféré ménager mes forces. Les forces il m’en faudra, pour remonter cette pente, très lisse, trop lisse, sans fissure et sans prise pour mes doigts de prestidigitateur paraplégique…

 

ML 2002

05/06/2006

Lézarde sous le soleil

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L’autre jour, je me promène au hasard. Je flâne comme on dit, je voyageais dans le vague en essayant de sentir cette odeur si précieuse, tant appréciée : l’air du temps. Mais j’avais du mal, beaucoup de mal. Sans doute le nez bouché… Je ne sentais rien. Comme dans un hôpital, l’odeur de l’éther en moins. Rien d’éthéré ici, seulement du béton au-dessus de la terre et des panneaux publicitaires. Des passants qui circulent, se croisent, se dévisagent souvent avec ce regard de chien traqué. Je suis sûr que quelque chose cloche. Un disfonctionnement quelque part… C’est certain. Pas possible autrement…

Je marche dedans. Dans cette crotte de chien… Et puis je penche la tête et regarde. C’est peut-être nous ça ? je me dis. Sûrement. Sûrement que ça s’en rapproche. La digestion avait été très lente, mais maintenant je comprenais, je sentais cette curieuse mollesse, cette odeur si pénible.

J’ai beaucoup dormi l’autre soir pour oublier tout ça. J’ai beaucoup dormi et au réveil je n’étais plus le même. Mes yeux avaient changé et je crois que j’avais grandi. C’était bizarre ce long cou qui perçait le plafond… Ma tête dans les nuages et puis tout en bas ces deux pieds minuscules, deux points noirs comme des pattes d’insecte ! Je ne savais pas comment réagir. Je me suis même dit que peut-être ce serait mieux comme ça, que j’y verrai plus loin… forcément. Mais en même temps, tous ces nuages, ça me voilait le paysage. C’était chiant. J’ai voulu redescendre, mais j’avais peur de me casser en deux. J’ai quand même fini par faire l’effort et puis, crac, j’ai senti cette vertèbre du milieu qui a cédé comme une pièce trop serrée dans l’étau ! C’était terrible ! J’étais bloqué dans la région intermédiaire, dans ce drôle d’accoutrement. Je voulais me redresser, mais c’était impossible. La douleur formait un mur de brique devant ma volonté. J’ai voulu me hisser, mais c’était peine perdue alors, renonçant, j’ai observé mes pieds. Ils étaient plus près maintenant, je les voyais mieux. Je pouvais même discerner le reflet déformé de mon visage sur le cuir tancé de ma chaussure. C’était amusant, mais quand même fatiguant. J’ai regardé un peu plus loin, à côté des souliers et près d’une fissure entre deux pavés très usés un jeune lézard  m’observait avec au fond de son œil primitif une sorte d’ironie. je voulais lui parler, mais je me suis retenu, pensant au ridicule de cette situation. Un lézard ça ne peut pas parler, ça ne peut que lézarder sur des pavés chauffés par le soleil, c’est évident. C’était tellement évident que, bien évidemment, ça en devenait douteux ! Les préjugés ont la vie dure, surtout au sujet des lézards. Un sujet d’ailleurs rarement abordé, à tord… ou à raison.

Le lézard me toisait donc de haut en bas. Il avait du mal. Il se demandait sans doute pourquoi j'étais si grand, pourquoi mon corps s’étirait ainsi de la terre jusqu’aux cieux. Peut-être s’inquiétait-il, comme moi ? Je voulus me déplacer pour écraser sous mon talon ce sale voyeur, mais j’avais beaucoup de mal à bouger. C’était vraiment inconfortable, ce long dos voûté et brisé. Je me traînais comme un handicapé et le lézard, j’eus cette impression, était sur le point de ricaner ! Mais c’était un signe. Ce lézard à mes pieds, cette lézarde dans mon dos, cette analogie imaginaire entre le haut et le bas…

Le lézard recherchait le soleil, et moi je me penchais vers l’ombre. Nous étions deux images inversées d’une même absence de sens qui par son excès de puissance renvoie à son contraire. Je me demandais ce que j’allais devenir si jamais plus mon dos ne pouvait se redresser ? et le petit animal verdâtre, quant à lui, laissait tranquillement sa queue repousser. J’étais victime de ma blessure et lui n’en avait rien à foutre qu’on lui arrache une partie du corps… Mais d’abord quelle était la raison de sa présence ? Est-ce qu’il m’attendait ? Pour me narguer peut-être ? Pour me montrer sa supériorité de petite bestiole sur ma grande carcasse mutilée ? Au prix d’un effort très humain, je réussis tout de même à m’accroupir, et sur son visage repoussant je tentais de décrypter un message. Sa peau était craquelée et ridée comme celle d’un vieux, mais l’agilité souple et vive de sa longue langue rose qui apparaissait puis se rétractait fugacement ne laissait aucun doute sur sa bonne santé. C’était certainement un être à part, un reptile ayant survécu au génocide des dinosaures. Moi aussi j’étais à part, j’étais en deux parties… Le haut et le bas. Au milieu la fracture, la lézarde… Je crois qu’on pouvait se comprendre lui et moi. D’un mouvement de tête il me fit signe que oui. Finalement il compatissait, je crois, à mon statut de lézard géant dépourvu de pouvoir, du pouvoir de régénérer ses propres blessures. C’était bien sûr injuste que je ne puisse pas réparer cette bévue. La nature m’avait mal doté, elle m’avait joué un sale tour. La salope ! Il faut toujours se méfier de dame Nature, un être perfide et mesquin qui engendre des fœtus mal formés, des maladies incurables et des tremblements de terre meurtriers ! La nature joue avec nos vies, sa vie. Elle est folle et personne ne parvient jamais tout à fait à l’arrêter, car au fond, tous, sans le savoir, travaillent sous ses ordres.

Ça me rend malade de penser que j’aurais pu, comme le lézard, réparer moi-même ma fracture, me redresser, regarder loin devant ! Mais la maladie a elle aussi son charme. Plus elle est pesante, plus on ressent combien l’emprise de la nature devient incertaine. Elle ne contrôle plus ce qu’elle a pourtant elle-même généré. Tant pis pour elle ! La maladie imaginaire sommeille dans chacune des cellules de notre cerveau. La création du chaos dangereux alimente les veines d’un poison délicieux. La création du rêve renverse les interdits, rend la nature caduque, en inverse les cycles. Le rêve du lézard revient me hanter, se faufiler entre deux songes sombres et abscons. Je me surprends à espérer qu’il puisse me venir en aide. C’est idiot, évidemment, mais plus c’est idiot plus c’est vital. Un peu comme l’amour… Je rentre la tête à l’intérieur de mon propre processus de création, je vais voir à la source ce qui pourrait bien obstruer le passage. Je veux lézarder pour l’éternité sur les murs de l’infini, m’étaler au soleil permanent de la nuit psychique, mais mon vouloir, mon désir, ressemblent trop souvent à ces fruits très sucrés qui se détachent trop tôt et viennent s’écraser à la surface trop peu accueillante de la planète terre.

A laisser comme ça le lézard obséder tous les virages de ma pensée, que va-t-il advenir à ma tête déjà bien malade ? Je n’ose envisager le pire, alors je pense à autre chose, à la couleur verte, aux petits yeux noirs, à cette langue trop inhumaine en forme de flèche inversée comme un symbole du langage retourné, de la parole retroussée, une boucle de non-communication qui n’atteint pas l’altérité.

A jongler ainsi avec les mots on peut tout renverser sur la piste éclairée. Je ne joue pas vraiment pourtant… Je fais juste semblant, j’imagine le futile, le mets en scène, en repeins les couleurs pour qu’elles attirent plus facilement le regard. Je suis là et je n'y suis pas, moi-même une fiction, un imaginaire autonome, un mirage, un fantôme, le spectre du paraître. Et le lézard lui-même veut me parler mais ne trouve qu’un rêve au lieu d’un interlocuteur., son propre désir coagulé dans la pensée... Qui suis-je au fond ? Ce lézard ? Ma lézarde ? Le petit animal va-t-il disparaître dans la lézarde ? va-t-il rejoindre l’origine de son néant ? va-t-il me revenir, ou bien va-t-il fuir pour toujours ? Est-il une métaphore ? Métaphore de mes efforts pour construire du permanent, pour que les queues tranchées puissent toujours repousser ? pour que le blessé alité puisse reboire son propre sang et à travers l’horreur apercevoir une aurore nouvelle ? Je me relève, je sors de mon tombeau, et le lézard m’y aidera en guidant mes premiers pas comme ceux d’un très jeune enfant… C’est un ami à ma taille, car je suis tout petit en dedans. Ma peau aussi est craquelée, usée par le rayonnement du jour, agressée par l’acide des mots que parfois les autres me jettent à la face. C’est pénible de devoir ramper comme un lézard, mais cela me rappelle aussi mon enfance, le bébé dans son parc, paradis d’un passé perdu… Je suis le bébé boudeur qui se penche en avant pour mieux voir. En dessous il n’y a rien, rien d’autre que le néant d’avant le temps, d’avant la naissance, la cicatrice dans l’être… Trop jeune, trop petit, je n’ai pas le recul suffisant. Je souffre en silence car mes cris sont étouffés par l’immensité, ce trop plein qui surgit partout. Le lézard m’avait pourtant prévenu, m’avait dit : tu vas voir, il fait froid dehors et toi tu es nu. Mais je ne réponds pas aux lézards. Je n’ai pas que ça à foutre, prendre au sérieux une petite bestiole ridicule ! Me voilà calé sur mes deux jambes en attendant que le ciel gronde, qu’il pleure de rage sur mon visage récalcitrant. Je veux me hisser, je veux me hisser tout en haut. J’essaie mais j’ai du mal. Mes petites jambes, mes petits bras… Tout devient minuscule dans cet univers qui m’étouffe ! Manque de place, manque d’espace, manque d’ambition… Mes yeux se murent à force de ne plus distinguer l’horizon. Peut-être faudrait-il creuser un tunnel sous l’éternité pour rejoindre le temps ? échapper à la prison du maintenant, maintenant, maintenant... ? Et puis s’élancer à travers les secondes, secouer les atomes, attraper les cheveux de la comète pour filer plus vite à travers hier, aujourd’hui et demain…

Max Lector, Apesanteur ed Le manuscrit 2002

Nourrir l'artiste

17/03/2006

David Cronenberg: cinéaste de l'Interzone

 

 

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Dans les bars de l'Interzone, vous pourriez faire d'étranges rencontres...

 

Qui est David Cronenberg ? Un être excessivement complexe à en juger par la cristallisation sur la pellicule de ses obsessions qu’on hésitera longtemps à classer au rang des rêves excentriques ou des cauchemars schizoïdes… Le concepteur de la « nouvelle chair », notion éminemment énigmatique... Au moins autant qu’un voyage dans l’Interzone avec pour seul guide shooté à mort le grand William Burroughs et ses mangeurs de "viande noire" aux vertus hallucino-initiatiques…

Cronenberg s’immisce jusqu’au cœur de la grand zone d’ombre… Le point aveugle de la réalité soit-disant objective devient son seul objectif. Le monde des pulsions, dont l’aurore pointe comme un œil de feu cruel et phallique au moindre signe de faiblesse d’une conscience de surface solidement gainée par la morale et la société.

Son outil d’investigation sera le film de genre - Fantastique ou science fiction – mais auquel son authentique talent insuffle une irrésistible distorsion car là encore Cronenberg aime jouer avec tous les processus de mutation, montrer la « monstruation »…

Le cinéaste canadien réussit à pousser le genre « fantastique » au-delà même de ses frontières. L’inattendu se produit. La science fiction devient une poésie du mystère posé par les nouveaux archétypes technologiques qui jalonnent notre civilisation actuelle. Une science intuitive, très intuitive, de ces nouveaux fétiches, ces objets magiques, souvent machines ou issus du giron technologique… Les objets ont beaucoup d’importance dans les univers conçus par Cronenberg : les Game-Podes (consoles de jeu) en MetaFlesh (matière semblable à la chair humaine !), le pistolet en os de batracien (eXistenZ), le cafard-machine à écrire, les divers substances sources de mutation comme la « viande noire » (Le festin nu)… Et tous ces monstres issus encore et toujours du croisement entre l’organique et le technologique… Comme s’il pressentait la venue du futur homme mutant (pistolet de chair dans Videodrome).

Cette fameuse « nouvelle chair », croisement quasi incestueux entre le créateur humanoïde et la machine chimérique qu’il a conçue. Et si cette obsession, bien que l’auteur se défende souvent de s’intéresser à la métaphysique, cette fascination à croiser, entremêler, matière vivante et matière inerte (aussi inerte du moins qu’un automate peut l’être par rapport à son modèle humain) était aussi une tentative pour saisir le mystère de l’âme lui-même ? déjouer à la fois les erreurs grossières du matérialisme et celles des visions religieuses qui en fin de compte n’en sont bien souvent qu’un décalque très maladroit enrobée d’un voile éthéré qui n’est que caricature d’un mystère restant profondément insondable.

Où est l’esprit et où est la chair ? Quand nous disons naïvement « où » n’est-ce pas déjà un commencement de confusion ? Une notion spatiale elle-même issue du monde sensible (déjà le monde auquel appartient la chair donc) essentiellement caractérisé par son ossature spatio-temporelle… Si nous avions posé la question en terme de « frontière » entre corps et esprit le même problème aurait aussitôt ressurgi.

Le sol se dérobe littéralement sous les pas de celui qui cherche à sonder cette énigme. Dans ces conditions l’idée cronenberguienne du mélange des genres humaines, animaux, minéraux artificiels (technologie) qui sembla sans doute grotesque à certains l’apparaît beaucoup moins.

Notre classification de la réalité, cette grille d’analyse rationnelle qui nous paraît si souvent aller de soit quant aux données les plus fondatrices de la nature, peut sans doute laisser la place le temps d’un film à une vision « monstrueuse » du monde ou des mondes… (virtuels, réels, charnels, métissés, transmutés) qui paradoxalement nous offrira peut-être un point de vue plus pertinent sur notre monde et ce tissage étrange entre conscience et matière, vivant et inanimé… Dissymétrie de ce regard monstrueux, mutagène, qui déplace ou même dissout les frontières qu’on croyait à tort si bien gardées, opérant ce que Gilles Deleuze aurait nommé une « déterritorialisation ». Un glissement des sens qui induit un glissement du sens. Jusqu’à la comparaison souvent invoquée et souhaitée par Cronenberg entre le travail du cinéaste et celui de l’écrivain.

La pensée rationnelle, pensée de la représentation, des classifications en catégories logiques, en idées générales, selon le schéma pyramidal bien connu (platonicien) est délaissé ici au profit d’une pensée par synthèse disjonctives (le fameux plan d’immanence de Deleuze). Un véritable processus de contamination qui se propage en franchissant toutes les frontières qu’on aurait cru inviolables ( Le visage qui sort de l’écran de télé dans Vidéodrome). Notion souvent présente dans l’univers de Cronenberg même au premier degré (les virus dans Rage ou dans Frissons…) et symboliquement dans les thèmes à connotation sexuelle (pénétration, fusion, viol) et violente (distorsion, déformation des schémas conformistes).

 

 L'écran vivant dans Vidéodrome et son pouvoir de "contamination" sur la réalité  

 

01/03/2006

David Lynch: fureur et mystère

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Si j’emprunte le titre de cette note à celui d’un recueil de poésie du grand René Char ça n’est pas par hasard ou par simple effet de style… Toute l’œuvre de Lynch suinte d’une terrible et lumineuse beauté poétique.

Les contrastes sont partout et d’autant plus extrêmes qu’entre leurs termes, entre les célèbres Twin Peaks d’intensité opposée, entre la brune ténébreuse, le charme vénéneux des nuits interlopes où s’immisce l’ombre du crime et cette blonde pure et presque candide en surface, cette jolie lauréate de concours de beauté (Laura Palmer) sous le soleil nostalgique d’une vie de province bien tranquille, circule comme le perfide serpent de la genèse un arc électrique qui vous fouette littéralement l’âme, qui la fait délicieusement reculer d’effrois devant l’incommensurable abîme ainsi offert à la vision du spectateur investi de la délicate mission de découvreur… Car le nouveau monde est bien là, presque à sa portée. A portée du regard en tout cas… Le monde des dieux terribles aux visages voilés, qui ne daignent communiquer qu’à travers d’étranges messagers mythiques, nains en costume aux couleurs de l’aurore, géant au crâne néolithique ou enfant magicien. Sorcière berçant son enfant bûche enfanté de la terre noire des rêves, celle où se dissimule d’étranges cryptes aux murs voilés de rouge… Etres au corps mutilé qui ont dans d’autres dimensions les pouvoirs que la réalité leur a ôtés… Méchants à la face d’ogres mythologiques dont seule la noirceur d’âme caricaturale s’avère capable de défoncer comme un bélier les murs cendreux du cauchemar.

Bienvenue sur la Lost highway. L’autoroute sur laquelle la sensation de vitesse ou peut-être de chute sans fin sous le soleil de minuit procure l’ambivalente extase. 

 

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Twin Peaks: la red room